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ISIS à Marawi, Philippines - Image capture d'écran.

Philippines après Marawi. Par Daniel Schaeffer.

La bataille de Marawi vient de prendre fin. Mais les terroristes islamistes perdurent. A Marawi, la reconstruction balbutie. La relation entre Manille et Washington se trouve — pas coulée mais — toujours au fond du Pacifique. Et, nous voyons la Chine et la Russie mettre les pieds aux Philippines avec la « bénédiction » du président Duterte… Analyse du général (2s) Daniel Schaeffer, du Groupe de réflexion Asie21, pour Asie Pacifique News.

Le 23 octobre 2017, après cinq mois de combats acharnés à Marawi, l’une des principales villes de l’île philippine de Mindanao, entre forces armées philippines et le groupe terroriste islamiste Maute et ses alliés du moment, les armes se sont tues.

Dès le 20 octobre, soit à peine quelques jours avant la fin complète des hostilités, le président des Philippines, Rodrigo Duterte, exprimait déjà sa reconnaissance envers les pays qui avaient aidé le sien dans cette lutte : Etats-Unis, Chine, Russie, Israël, Australie.

La Chine et la Russie mises à l’honneur par le président philippin. L’aide américaine minimisée.

Dans ses remerciements il a tenu de chauds propos laudateurs à l’égard de la Chine et de la Russie, qui n’ont apporté qu’une aide en matériels militaires, aide certes fort appréciable en la circonstance, mais qui n’ont toutefois pas engagé d’hommes sur le terrain des combats, à l’inverse des Etats-Unis.

Ces derniers, déjà avant même cet épisode intense de bataille contre le terrorisme islamiste à Mindanao, apportaient sur place à l’armée philippine un soutien militaire conséquent. Et pourtant les remerciements de Duterte envers ceux qui sont encore, normalement, ses alliés, se caractérisent par une froide sobriété, presque insultante, même si les Américains ne demandaient pas à être autant portés aux nues que les autres contributeurs.

Dans l’expression de sa reconnaissance Duterte met les soutiens moral et politique russes et les apports chinois de matériels, dont il vante la qualité en même temps qu’ils sont des dons, en parallèle avec ceux des Etats-Unis dont, en revanche, une partie n’est que prêtée. Ce que ne manque pas de faire ressortir le président philippin.

Dans son discours, ce dernier omet cependant de mentionner tous les apports militaires dont Washington a déjà approvisionné son pays au cours de la dernière décade, même si tout n’était pas accordé sous forme de dons, mais de ventes sous conditions préférentielles de crédits. Les dons accordés en matériels par Washington depuis 2000, avions de reconnaissance, drones, patrouilleurs, jusqu’aux armements de petit calibre, représentent tout de même la bagatelle de presque 1 milliard de dollars.

Le président Duterte, alias Du30 (« Duthirty »), de son nom familier, a aussi oublié de mentionner la présence, depuis janvier 2002, aux côtés de ses militaires, des conseillers détachés des forces spéciales américaines, avec des effectifs variables en fonction de l’intensité des opérations à conduire, pour tenter d’éradiquer les belliqueux mouvements islamistes qui tentent d’imposer leur loi à Mindanao.

Des groupes armés rebelles musulmans réunis dans l’islamisme radical.

Le combat contre les groupes armés rebelles musulmans, les rebelles Moro, dans cette île du Sud du pays remontent à l’époque de la colonisation espagnole, et sous sa forme plus moderne depuis une cinquante d’années, sans que les pouvoirs philippins successifs ne parviennent à en venir à bout.

Selon les années et les circonstances l’action de ces factions varie en intensité. Ces dernières sont constituées de cinq groupes indépendants :

  • le Front Moro de libération nationale (Moro national liberation front / MNLF), le plus ancien, qui s’est ensuite scindé en trois autres courants en raison de divergences d’idées ;
  • Abu Sayaf, soutenu à une certaine époque par la Libye du président Khadafi avant que ses chefs se rallient plus tard à Al Qaida, puis à Daesh, le dernier de ces leaders, Isnilon Hapilon, ayant été tué le 15 octobre 2017 lors de l’assaut donné contre son dernier retranchement à Marawi  ;
  • les Combattants Bangsamoro de libération islamique (Bangsamoro islamic freedom fighters / BIFF), émanation dissidente depuis 2008 d’un groupe plus ancien, le Front Moro islamique de libération (Moro islamic liberation force / MILF)  ;
  • le dernier en date, franchement vassalisé à Daesh, le groupe Omar Maute, du nom de son chef, abattu lui aussi le 15 octobre 2017 en même temps qu’Hapilon.

Al Qaida hier, Daesh aujourd’hui, chacun à son tour de ces deux mouvements terroristes majeurs a trouvé dans les cinq entités rebelles philippines une opportunité pour tenter d’étendre l’influence islamiste en Asie du Sud-est. C’est ce qui a amené le groupe Maute à apparaître en 2012 et qui a ravivé l’intensité de la rébellion. C’est lui qui, soutenu par des combattants des autres groupes, notamment Abu Sayaf, est responsable de l’attaque déclenchée sur Marawi le 23 mai 2017. Tout cela montre que, malgré la présence des conseillers américains sur le terrain, à quelles difficultés les Philippines se heurtent pour tenter d’éradiquer ces branches radicales.

Toujours est-il que dans les combats de Marawi, si les Américains n’étaient pas en première ligne, ils étaient toutefois présents sur le terrain des opérations avec leurs moyens, notamment leurs capacités d’acquisition du renseignement : drones, avions de reconnaissance P3 Orion, guerre électronique, capacités augmentées par celles des Australiens, en particulier en renseignement.

Cela dit il ne faut pas sous-estimer l’aide diligentée par les autres pays. Israël a pour sa part fourni un soutien médical apprécié. La Chine a fait parvenir un total de 6 000 fusils, avec neuf millions de cartouches et 30 lunettes de tir de précision. Quant à la Russie, en dehors d’un fort soutien moral et la préparation à la vente d’armement pour après la guerre, elle n’a en réalité rien livré en termes de matériel pendant la confrontation armée.

Marawi complètement dévastée et à reconstruire. La bataille d’influence diplomatique et géopolitique commence…

Aujourd’hui, les armes se sont tues. Aussitôt les Chinois se sont engouffrés dans la brèche en livrant sans délais engins et matériaux de travaux publics : camions-bennes, bétonnières, pelles mécaniques, bulldozers, un don au total évalué à 3 millions de dollars. A cela s’ajoutent la promesse d’une nouvelle expédition de moyens militaires, à titre gracieux pour la troisième fois, et un engagement à renforcer les liens de coopération en termes de défense et de sécurité, en mer de Chine du Sud en particulier.

Quant aux Russes, bien qu’arrivant après la bataille, les voici qui apportent 20 camions polyvalents Ural-4320, 5 000 fusils d’assaut Kalachnikov, 1 million de cartouches de 7,62mm, 5,000 casques SH-68. Immédiatement le président Duterte se rend sur place pour apprécier la qualité des moyens arrivés, amenés par cinq navires de guerre, dont trois frégates, auparavant restés ancrés à quelques encablures de la côte philippine, en attente de déchargement à quai. Celui-ci a lieu le 25 octobre 2017, sur le terminal 15 du port Sud de Manille.

Or ce même jour est présent sur le territoire philippin, Jim Mattis, le secrétaire d’Etat américain à la défense, venu participer à la 4ème Réunion des ministres de la Défense de l’ASEAN et des pays partenaires du dialogue que sont les Etats-Unis, la Russie, la Chine, l’Australie, l’Inde, le Japon, la Corée du Sud et la Nouvelle Zélande, réunion dénommée ASEAN Defense Ministers Meeting Plus (ADMM-plus). Troublante coïncidence que cette simultanéité des événements du 25 octobre 2017. Comme si tout avait été orchestré pour que le transbordement, message lourdement explicite, se produise simultanément à la visite de l’autorité américaine et de la tenue de la quatrième ADMM-plus.

Une telle ostensible activité est la résultante des approches opérées vers la Chine, un peu plus tard vers la Russie, par Rodrigo Duterte à la suite de son accession à la présidence de la république le 30 juin 2016.

Si ce rapprochement est voulu par Du30 pour, pense-t-il, ramener la sérénité entre les riverains de la mer de Chine du Sud et Pékin, en contentieux territoriaux maritimes les uns avec l’autre, il est d’abord le résultat de l’hostilité déclarée du nouveau président envers les Etats-Unis.

Les raisons du désamour américano-philippin.

A la décharge de Manille une telle détérioration des relations trouve cependant sa source dans la maladroite façon dont les Américains entendent vouloir faire ramener les droits de l’homme dans la bonne direction aux Philippines. Si personne ne peut en effet approuver les méthodes radicales, qui se traduisent souvent par des exécutions sommaires, dont use la police philippine pour lutter contre le fléau de la drogue dans le pays, la manière dont les Américains condamnent vertement et publiquement les procédés utilisés ne passe pas du tout auprès des autorités de ce pays.

Elle ne passe pas parce que leur comportement est considéré comme de l’entrisme, de l’immixtion dans les affaires intérieures des Philippines. Ce qui est insupportable pour Duterte. C’est sur cet argument que celui-ci s’appuie pour vilipender les Etats-Unis, de manière insultante parfois, pour s’en distancier, avec tous les problèmes qu’une telle disposition pose pour Washington qui, par voie de conséquence voit, sur le plan stratégique, l’un de ses points d’appui majeur en Asie du Sud-Est être fragilisé.

Dans leur activisme moralisateur les Américains ont oublié qu’en pays asiatique, plus qu’ailleurs dans le monde, faire perdre la face par une remontrance publique n’est pas supportable, alors que les mêmes remontrances, exprimées dans l’aparté de rencontres bilatérales, peuvent être un peu mieux perçues même si, aux résultats, peu de choses peuvent changer sur le terrain. Mais au moins les relations bilatérales ne sont pas abimées comme elles le sont aujourd’hui.

Néanmoins, il faut observer que le président Duterte a tout de même pris la précaution de ne pas tout détruire des liens existant entre les deux pays. Même s’il a menacé de rompre les accords de coopération militaire établis sous le régime Aquino III, accords qui permettent le stationnement temporaire de troupes des Etats-Unis sur le territoire national philippin, Du30 a toutefois pris la précaution de dire qu’il ne remettait pas en cause le traité de défense mutuelle signé le 30 août 1951.

Si à l’automne 2016, dans sa colère, il avait annoncé qu’il renverrait les conseillers des forces spéciales américaines à Mindanao, il eut tôt fait de se raviser devant la menace de l’ampleur anticipée de la rébellion islamiste.

Quant à l’exercice bilatéral Balikatan, qui se déroule chaque année au mois d’avril depuis 1991, alors que Rodrigo Duterte avait annoncé l’annulation de la session de 2017, il se ravise brusquement le 4 novembre 2016 pour dire qu’elle serait finalement maintenue. Il en est de même pour l’exercice de 2018, dont les préparatifs sont déjà en cours pour une opération qui sera davantage enrichie sur le plan des activités prévues et des moyens engagés. Finalement autant de mesures de précaution en quelque sorte.

Malgré cela cependant les Américains doivent s’attendre à devoir continuer à avaler de nombreuses couleuvres philippines, au moins pendant les cinq années à venir, pour maintenir, voire peut-être étoffer, le lien ténu de défense qui les unit encore à ce pays. Cinq années seulement si toutefois la relève de 2021 amène un président de la veine d’Aquino III et non pas de celle de Rodrigo Duterte.

Par le général (2s) Daniel Schaeffer
, ancien attaché de défense en Thaïlande, Vietnam et Chine — Etudes risques Extrême-Orient — Membre du groupe de réflexions Asie21.

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