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Drapeaux du Taiwan lors de la fête nationale. Crédit photo : ©Taiwan's MOFA

Taïwan cherche sa nouvelle stratégie pour survivre diplomatiquement.

La diplomatie du chéquier pratiquée par la Chine fonctionne ! Et elle fonctionne à plein régime. La liste des pays — 23 jusqu’alors qui reconnaissent Taïwan comme un état souverain du point de vue de l’ONU — se réduit encore ces jours-ci. Taipei vient de perdre le Panama, après la Gambie et l’archipel Sao-Tomé-et-Principe. Conscient du danger et réaliste dans l’action, Taïwan change de stratégie diplomatique pour conserver son indépendance : il vaut mieux avoir des relations — certes officieuses — de qualité avec les grands pays plutôt que maintenir à tout prix une ambassade quelque part en Afrique ou sur une petite île dans le Pacifique ! En plus de l’économie, Taipei mise aussi sur les valeurs universelles comme la démocratie, la liberté artistique, la culture ouverte…

C’est par un communiqué que la nouvelle est tombée le lundi 12 juin dernier : « A la lumière des intérêts et du désir des deux peuples, la République de Panama et la République populaire de Chine décident, à partir de la date de signature de ce communiqué, de s’accorder la reconnaissance mutuelle et d’établir des relations diplomatiques au niveau des ambassadeurs ».

Le Panama tourne donc ainsi le dos à Taïwan, précisant cette position dans son communiqué par une phrase symbolique : « Il n’existe qu’une seule Chine », reprenant en cela le consensus de 1992, mais en omettant de préciser qu’il puisse y avoir « différentes interprétations » comme l’admettait le document diplomatique qui, il y a 25 ans, entérinait un statu quo précaire sur cette question géopolitique qui dure depuis plus de 60 ans. Pour Panama City, la seule Chine légitime est Pékin, et Taïwan devient à ses yeux une province rebelle avec laquelle elle « rompt aujourd’hui même (lundi 12 juin 2017, NDLR) ses relations diplomatiques ».

L’ambassade de Taïwan au Panama et de même le consulat général ont donc fermé ses portes et l’on ne sait pas encore à l’heure actuelle si un « Bureau de représentation » (comme celui de la France) va prendre la place. Panama devient en tout cas le troisième pays en quatre ans à renoncer à ses relations diplomatiques avec Taïwan pour se tourner vers la Chine. En 2013, la Gambie avait rompu ses liens pour se tourner vers Pékin. La République démocratique de Sao-Tomé-et-Principe avait fait de même en 2016. Seuls 20 pays reconnaissent encore l’île comme un Etat légitime. Et la saignée risque de continuer.

La Chine n’y va en effet pas par quatre chemin pour saper les soutiens diplomatiques de Taïwan. Pékin use tout simplement du carnet de chèque : en proposant des investissements majeurs dans les pays concernés, le gouvernement chinois demande en retour aux Etats concernés de ne plus reconnaitre Taipei. Le tournant pour Panama a sans aucun été l’annonce de l’investissement dans le nord du pays, dans la province de Colon, d’un port de conteneurs, avec des installations de gaz naturel. Un projet colossal dont la confirmation s’est faite une semaine avant l’annonce de la rupture des liens diplomatiques.

Pour la Gambie et l’archipel Sao-Tomé-et-Principe, les choses ont même été encore plus « directes » : la Chine a proposé une aide et les deux Etats se sont tournés vers Taïwan pour voir si le pays était prêt à s’aligner sur l’offre, dans une logique « d’enchère diplomatique » presque assumée. « Très clairement, ces deux pays, à qui nous versions chaque année des fonds pour le développement, nous ont demandé d’augmenter fortement notre participation pour continuer à nous reconnaitre » nous confirme une source proche de la diplomatie taïwanaise. « Nous aurions pu accepter bien sûr, mais par principe nous refusons ce procédé et nous ne ferons aucune exception ».

Réseaux officieux

Qui sera le prochain sur la liste de cette peau de chagrin diplomatique ? Taïwan a en effet besoin de la reconnaissance de certains pays pour porter sa voix dans les organisations internationales dont elle ne fait pas — ou plus partie — comme l’ONU. Et dans une institution comme l’Assemblée générale ou la voix de chaque pays est, au moins sur le principe, équivalent à celles des autres, la vingtaine de soutiens diplomatiques reste un atout. Mais le territoire rebelle, face à un mouvement qui apparaît maintenant inéluctable, envisage maintenant une autre stratégie : celle d’une diplomatie basée sur des valeurs communes, tout en faisant le deuil de l’idée d’une quelconque reconnaissance.

Deux piliers soutiennent cette nouvelle approche : la sécurité économique offerte par Taïwan, Etat de droit, et les valeurs communes. Côté business notamment, Taipei espère séduire Bruxelles avec la mise en place d’un accord bilatéral sur les investissements, multipliant les rencontres diplomatiques, sous couvert de rencontres économiques ou orientées « affaires » en ce sens. L’atout que propose l’île ? Un environnement sécurisé pour l’implantation d’entreprises étrangères, une législation sur la propriété intellectuelle plus protectrice que celle de la Chine, l’absence d’obligation de s’accoler à un partenaire local, et une exemption de visa pour les courts séjours pour tous les pays de l’UE. Soit, sur le papier, bien plus que ce la Chine ne peut — ou souhaite — offrir, du moins pour l’instant.

Côté valeurs, si l’Afrique n’est plus sensible à l’approche taïwanaise face aux chèques chinois, l’île profite de son comportement pacifique sur la scène internationale et sa dimension démocratique pour développer un réseau diplomatique officieux avec les Etats de l’Asean qui craignent les velléités hégémoniques de la Chine. Au menu : la multiplication de rencontres entre des entrepreneurs, des chercheurs, des enseignants ou même des personnes sans mandat de représentation officielle. Non-reconnaissance oblige, aucun dirigeant d’un pays ne reconnaissant pas Taïwan ne peut rencontrer la présidente Tsai Ing-wen ou un représentant du gouvernement.

Une question de vie ou de mort diplomatique pour Taïwan, dont les résultats sont encore difficile à estimer. En attendant, l’île continue de voir son monde diplomatique officiel s’effriter petit à petit. En 2017, c’est l’Organisation mondiale de la santé qui a décidé de tourner le dos à Taïwan, jusque-là invité régulier comme « observateur » qui dorénavant ne pourra plus être présente sous ce statut lors de l’Assemblée. Et Taïwan s’est vu encore refuser l’accès à Interpol cette année, ce qui posé des problèmes à l’île lors de l’organisation des Universiades, l’une des rares compétitions sportives mondiales que le territoire a pu décrocher, et où les autorités locales ont dû se passer du renseignement international pour lutter contre les risques d’infiltration terroriste.

Dans l’attente, Taïwan continue avec un mélange d’anxiété et de fatalisme de voir quel sera le prochain pays à cesser les relations diplomatiques officielles. Avec la crainte notamment de voir le Vatican être celui-ci: ce qui serait le double camouflet de perdre à la fois l’autorité chrétienne à l’échelle mondiale, et le dernier pays européen à reconnaitre Taïwan comme la seule Chine légitime. Mais du côté de Taipei, on assume de plus en plus en coulisses cultiver une diplomatie officieuse avec les grandes puissances. Dans les coulisses du ministère des Affaires étrangères, on se persuade qu’il vaut mieux collaborer efficacement avec le Japon ou la France qui ne reconnaîtront jamais Taipei, que maintenir à tout prix une ambassade au fin fond du Pacifique.

Damien Durand

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