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Tahiti, France — Crédit photo © Office du tourisme Tahiti

La Chine investit dans le Pacifique : une bonne nouvelle pour les territoires ultramarins français ?

La compagnie chinoise Tian Rui va construire à Tahiti une gigantesque ferme-usine aquacole. La population reste partagée entre l’espoir — la création d’emplois — et la forte crainte de la pollution marine, des déséquilibres des écosystèmes. Le permis de construire est déjà accordé et l’étude d’impact environnemental du site terrestre plutôt favorable au projet dans l’ensemble. Toutefois, l’absence de l’étude sur l’impact environnemental de l’élevage dans le lagon renforce — à juste titre — l’inquiétude des Polynésiens. Un autre point d’inquiétude concerne la dépendance économique et de l’état d’endettement futur du territoire vis-à-vis de l’investisseur chinois pouvant amener, sur la question foncier, au transfert pur et simple de la souveraineté nationale.

Les lieux étaient auparavant ceux de la résidence des militaires français du temps où les îles Tuamotu (Polynésie française) servaient de zone d’expérimentation pour les essais nucléaires. Demain, Hao sera  le lieu qui accueillera ce qui s’annonce comme la plus grande ferme aquacole au monde sur une trente cinq hectares. Et elle est chinoise !

Les travaux débuteront en décembre 2017. Selon son promoteur — Tahiti Nui Ocean Food, structure intégralement chinoise contrairement à ce que son nom indique étant filiale à 100% du groupe Tian Rui, — la ferme produira 50.000 tonnes par an de poissons endémiques de Tahiti comme le tonu (loche saumonée, Plectropomus laevis), le hapu’u (loche marbrée, Epinephelus polyphekadion) et le mara (napoléon, Cheilinus undulatus). Ces trois espèces sont recherchées, mais peu consommées en Polynésie à cause du risque de ciguatera.

Afin d’attirer l’investisseur, les autorités offrent les premiers quinze ans de location gracieuse du terrain — d’un bail de trente ans renouvelable trois fois,— puis un loyer modique de 27 millions de francs Pacifique (227.000 euros) par an.

Le site, construit sur terre, hébergera l’écloserie des poissons, le pré-grossissement en bassins, la production d’alimentation pour les poissons d’élevage et pour la transformation comme la découpe et le conditionnement avant leur exportation vers les marchés visés. Essentiellement le marché chinois et celui d’Amérique du Nord selon Tahiti Nui Ocean Food. L’élevage des poissons, en cage flottant et dans le lagon, sera confié aux aquaculteurs locaux sous contrat exclusif avec l’entreprise.

Plus d’un milliard d’euros investis à Tahiti et appétit des investisseurs chinois en Polynésie.

Le financement de ce gigantesque projet aquacole qui se monte sur un territoire français est intégralement financé par des capitaux chinois. C’est en effet Tahiti Nui Ocean Food —  — qui va débloquer les 100 milliards de francs Pacifique (838 millions d’euros) nécessaire aux plus de deux ans de chantier. L’investissement final permettant démarrer le projet devrait avoisiner 1,5 milliards d’euros.

Et le reste du très étendu archipel Polynésie attire aussi la Chine, et pas seulement pour le secteur de la production. Deux projets hôteliers ont en effet été retenus en 2017 pour venir accroître l’offre touristique de Tahiti et des îles adjacentes.
A 4.500 kilomètres de là, toujours en France, c’est un autre territoire sous souveraineté hexagonale qui voit se développer les projets estampillés « made in China ». En deux ans, la Nouvelle-Calédonie s’est rapidement rapprochée de la Chine.

En 2015, le territoire ultramarin est secoué par un conflit social sur la question du nickel dont les exportations commencent à sérieusement baisser, à cause notamment de la concurrence des Philippines. C’est la Chine qui a alors permis l’ouverture de nouveaux débouchés pour éviter que la filière ne soit un peu plus sinistrée encore. Le cours du minerai est remonté et la Pékin commence maintenant à investir dans le domaine touristique même le territoire accueille bien moins de touristes chinois que la Polynésie française… elle-même très en retard !

Pour la Chine, les territoires insulaires du Pacifique représentent une source d’intérêts économiques et politiques, que les zones en question soient des Etats indépendants ou sous souveraineté d’un autre pays. Mais au-delà de la recherche de nouveaux débouchés ou de nouveaux fournisseurs, Pékin cherche aussi à développer son influence sur une zone où le pays était peu présent. Paradoxalement, la Chine était même largement dépassé sur le plan diplomatique dans la région par Taïwan. Sur les 20 pays dans le monde qui reconnaissent encore l’île rebelle comme un Etat légitime — et portent donc sa voix dans les organisations internationales comme l’ONU,— six se trouvent d’ailleurs dans le Pacifique.

Stratégie éprouvée

Mais la volonté de développement chinois dans la région n’est pas lié à une quelconque opposition avec un autre Etat, mais seulement au développement de son influence. La Chine veut surtout étendre son influence sur une zone riche en fonds marins. La France étant la deuxième puissance maritime mondiale grâce à ses territoires ultramarins. Sur ces territoires pauvres en population et en activité, la Chine use d’une stratégie éprouvée et efficace : apporter le développement là où il ne l’est pas.

A Hao, là, où va s’ériger la ferme aquacole, la population est d’à peine plus de 1.000 habitants. Mais Tahiti Nui Ocean Food l’assure, ce ne seront pas moins de 250 emplois qui seront créés, avec une grande majorité à destination des locaux. Et les emplois qui seront occupés par les Chinois pourront permettre l’installation de nouvelles familles dans le secteur redynamisant la démographie de l’archipel qui compte déjà entre 5% et 10% de population d’origine chinoise établie de longue date.

Surtout, le développement d’investissements sur ces territoire où la métropole se désengage est une opportunité pour Pékin pour développer son emprise, appliquant en cela un modèle qu’elle connaît très bien.

Antoine Brunet, économiste et président de la société d’analyse de la conjoncture et des marchés AB Marchés explique à l’Asie Pacifique News : « Le territoire en accueillant des investissements chinois peut aussi être amené à s’endetter auprès de la Chine. Et lorsqu’il devient débiteur à un niveau trop élevé, la Chine n’accepte de renégocier la dette qu’en échange d’acquisitions de terres, notamment agricoles. Le territoire reste donc évidemment souverain, mais Pékin devient incontournable grâce à son potentiel foncier. C’est exactement le schéma qui s’est mis en place en Ethiopie, en Namibie ou même au Kirghizistan où se négocie, sur un territoire minier, le transfert pur et simple de la souveraineté territoriale »

Et accueillir à bras ouverts la Chine sur ces territoires, si cela peut incontestablement dynamiser l’économie, représente malgré tout un pari sur l’avenir.

Sébastien Goulard, consultant et spécialiste des relations sino-européennes, analyse ce dilemme dans les pages de The Diplomat : « La Polynésie française est actuellement à la croisée des chemins. Attirer plus d’investissements tels que les piscicultures de Hao et les touristes en provenance de Chine conduirait à une plus grande diversification économique et à plus d’emplois pour les Tahitiens. Mais ces projets nécessitent également d’importantes améliorations de l’infrastructure, comme par exemple, les ports, les installations aéroportuaires, la gestion de l’eau et des déchets. Et cela est difficile à réaliser du fait du nombre d’îles peu peuplées qui constituent la Polynésie française. En outre, ces investissements peuvent également menacer l’écosystème fragile de Tahiti. La Polynésie française doit sélectionner des projets potentiels avec un grand soin car tout préjudice majeur à son environnement mettrait fin à son image idyllique ».

Les inquiétudes environnementales

L’industrie aquacole, à l’échelle de ce projet à Hao, changera la perception du « paradis tahitien » du public. Ce qui pourrait donc impacter ce qui restera l’un de ses points forts, le tourisme, avec le gisement de croissance énorme que représente la clientèle chinoise. La Polynésie n’accueille que 6.000 touristes chinois chaque année, bien loin d’autres destinations comme les Fidji ou Palau.

En attendant d’y voir plus clair sur l’impact environnemental à moyen et long terme, pour le moment, plusieurs points d’interrogation demeurent. La production : personne ne connait le nombre et la localisation des cages flottant, ni l’incidence sur le milieu naturel des captures des poissons géniteurs, ni le déséquilibre des écosystèmes dû à l’excédent de la nourriture dans l’eau, à l’énorme quantité des déjections déposées, sur la concentration des poissons, à l’eau usagée des bassins d’élevage intermédiaire rejetée en mer sans traitement. Les habitants s’interrogent aussi sur les zones de pêche restantes ouvertes à la population dans le lagon. Les inquiétudes se portent en particulier sur l’usage de biocide à base de nano-argent — dont les effets sanitaires restent incertains — pour remplacer l’antibiotique utilisé en général jusqu’alors dans l’aquaculture intensive.

Alors, le projet de méga-ferme d’aquaculture chinoise sera t-elle une chance pour l’économie et les emplois déprimés de Tahiti ? Cela dépendra de la vision à long terme des autorités du territoires, de la population, du contrôle sanitaire et environnemental rigoureux et de l’importance accordée au développement durable et responsable de l’économie.

Par Damien Durand.

Avec la rédaction.

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La rédaction vous signale cet excellent article de notre confrère www.Tahiti-infos.com : Hao, l’étude d’impact livrée, l’enquête publique démarre.

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