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Agriculture Vietnam Rizière Delta du Mékong Photo ©VoTrungDung APN

L’agriculture vietnamienne, aujourd’hui et demain. Par Thierry Rocaboy

#Regard #Economie

Agriculture. Depuis la fin des années 80 et la mise en place de la politique dite du Doi Moi (Đổi Mới ou le « Renouveau »), afin de faire passer le pays d’une économie planifiée à une « économie de marché à orientation socialiste », le Vietnam a atteint d’impressionnants résultats sociaux et économiques. L’économie vietnamienne a évolué à une vitesse considérable d’une base agricole en multipliant son PIB par 5 et en réduisant la part de l’agriculture de 40 à 20%.

Cependant, l’agriculture joue et jouera encore un rôle clé dans l’économie et le développement du Vietnam et c’est particulièrement lié au fait que 60% de la population vietnamienne vit en zone rurale et tire tout ou parti de son revenu d’une activité agricole.

L’évolution de l’économie vietnamienne a été menée sous l’influence de deux processus successifs. Le premier prend corps dans la libéralisation de l’accès à la terre, lié au Doi Moi en 1986 et le second lors des différentes phases de l’intégration de l’économie vietnamienne dans l’économie régionale — ASEAN — puis mondiale — en devenant membre de l’OMC — puis les différents accords de libre échange signés ou en cours de ratification, comme celui entre le Vietnam et l’Union Européenne.

Le résultat de ce volontarisme réformateur est impressionnant : riz, café, aquaculture, caoutchouc, poivre, viande de porc, canne à sucre, fruits, légumes, herbes aromatiques. L’évolution parfois exponentielle des productions a permis au Vietnam de jouer un rôle très important à l’exportation et de satisfaire une demande intérieure grandissante.

Il reste cependant de nombreux défis à relever pour l’agriculture vietnamienne car le modèle d’exportation de commodités maintient des prix bas et ne permet pas de capter la valeur ajoutée liée aux diverses transformations des produits avant d’atteindre le consommateur.

L’un des défis : très peu de produits sont transformés au Vietnam et le niveau de sécurité sanitaire reste encore insuffisant. Les marges de progrès sont importantes mais sous la contrainte de plusieurs facteurs.

Le premier des facteurs est la transition agricole ou comment passer d’une agriculture de subsistance à une agriculture de marché. Le défi est multifactoriel et concerne, entre autres, les facteurs comme la démographie, l’éducation et l’organisation des productions.

  • La démographie : en considérant que la population actuelle du Vietnam est d’environ 96 millions dont 65% de ruraux et en projetant les taux actuels de croissance de la population et la croissance urbaine, la part des ruraux sera toujours de 40% en 2050.
  • L’éducation : afin de transformer les agriculteurs par héritage, il est important de former – et de bien former – la relève. Les ingénieurs sont utiles à un horizon de moyen terme mais l’enseignement technique et technologique doit aussi être mis en place. Des formations pratiques de deux ans semblent être un modèle utile qui a prouvé son efficacité.
  • L’organisation des productions : pour évoluer d’une agriculture de subsistance à une agriculture moderne capable de répondre à la variété des demandes des consommateurs, les étapes sont nombreuses. Il s’agit d’une évolution autant technique que sociale avec un enjeu économique fort de compétitivité dans une économie de plus en plus mondialisée.

Il convient ici de distinguer plusieurs notions qui dépendent de la stratégie souveraine des pays.

Le Vietnam est régulièrement autosuffisant voire exportateur en porc, importateur net en volailles, en lait et en viande bovine ; l’aquaculture d’élevage est principalement orientée vers l’exportation. Côté végétal, le surplus régulier en riz, café et poivre permet des exportations récurrentes depuis plusieurs années. Mais comment rendre durables ces différentes réussites, tout en permettant la transition agricole alors que le Vietnam est un des pays les plus exposés aux conséquences du réchauffement climatique.

L’utilisation intensive des ressources naturelles et l’impact du réchauffement climatique accentuent encore le défi de la modernisation agricole vietnamienne. Sécheresse, salinité et augmentation du niveau de la mer sont trois paramètres parmi d’autres extrêmement préoccupant.

  • La sécheresse et ses conséquences sur les productions végétales et animales ; de nombreux animaux sont morts récemment, faute de recevoir suffisamment d’eau de boisson. Il est bien certain que le Vietnam est considéré par beaucoup comme un pays aux ressources abondantes en eau. L’utilisation irraisonnée de celle-ci ainsi que le manque de traitement avant rejets des eaux usées est un phénomène très préoccupant bien qu’irrégulièrement ressenti.
  • La salinité des eaux comme la conséquence des prélèvement en amont des fleuves et l’entrée de plus en plus importantes des eaux marines dans les delta ; les salinités peuvent atteindre par endroit presque 20%, ce qui obère les productions rizicoles ; le bon sens et l’agilité des paysans vietnamiens permettent de réaliser un remplacement des cultures de riz par des élevages de crevettes mais ce mouvement ne peut pas résoudre le problème dans son entièreté.
  • L’augmentation du niveau des eaux semble un phénomène accepté par la plupart. Les principales questions sont d’évaluer le rythme de cette montée des eaux et de déterminer quelle génération sera la plus impactée par ces phénomènes. A ce stade, il ne sera plus question de savoir si on repique du riz résistant à la salinité ou si on décide de produire des crevettes en lieu et place du riz. A ce moment, les paysans des deltas deviendront des migrants climatiques. Il est parfois envisagé comme une hypothèse probable qu’en 2100, le niveau de la mer puisse s’élever d’un mètre. Les conséquences de cette modification seront absolument colossales pour le Vietnam et ses habitants : immersion de 40% de la surface du delta du Mékong, 20% de celle du delta du fleuve Rouge et 20% entre autres conséquences.

Si la fin des paysans n’est pas pour demain, l’agriculture Vietnamienne a de nombreux et délicats défis à relever : transition et modernisation agricole, mise en place de supply chains efficaces, garantie de la sécurité sanitaire des productions, maintien d’un niveau raisonnable de souveraineté alimentaire — porc, volailles, riz. Elle doit aussi permettre aux paysans de vivre de leur travail, nourrir les villes, maîtriser les pertes et les gâchis et construire un futur durable. De nombreuses initiatives existent pour relever ces défis que je tenterai de partager avec vous dans le futur.

Thierry Rocaboy est ingénieur en agroalimentaire et directeur de la société française Techna Nutrition Vietnam. Il est également président de la commission Agriculture Aquaculture de l’EuroCham Vietnam. Suivre Thierry Rocaboy sur Twitter : @trocaboy

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