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JEFTA — La zone de libre-échange Europe-Japon est lancée : « C’est surtout le Japon qui était demandeur… »

La veille du sommet du G20 de Hambourg, Bruxelles et Tokyo ont annoncé l’officialisation de l’accord de libre-échange Europe-Japon (Japan-EU Free Trade Agreement). Négocié dans une relative discrétion, bien loin du tumulte du TAFTA ou du CETA, l’accord lie pourtant deux géants économiques avec des baisses de droits de douane qui, même si elles se feront progressivement, s’annoncent radicales et sans aucun quota.

Pour Asie Pacifique News, Jean-Yves Colin spécialiste de l’Asie du Nord auprès de l’Asia Centre décrypte les enjeux derrière cet accord que l’on ne voyait pas se concrétiser aussi vite. Entretien.

APN : Pourquoi y a-t-il eu autant de précipitation pour le bouclage et l’annonce de cette zone de libre-échange entre l’Union européenne et le Japon ?

Je pense que dans cette affaire, c’est surtout le Japon qui était demandeur. Les Européens étaient encore focalisés sur les négociations avec les Etats-Unis sur le TAFTA et le Canada sur le CETA. Mais l’archipel nippon, lui, devait se remettre de la zone de libre-échange qui avait été négocié entre des pays asiatiques (mais pas la Chine) et les Etats-Unis -le TPP- et dont Washington s’est brusquement retiré avec l’arrivée au pouvoir de Donald Trump. La volte-face a vraiment été brutale.

Cela a été une humiliation pour le Japon qui n’est pas forcément évidente vue d’Europe. Et cela a constitué de facto un échec pour Shinzô Abe même s’il n’était pas directement responsable. Le Premier ministre a donc absolument voulu rebondir sur un traité dont les négociations avançaient jusque-là plutôt doucement. Je me rappelle être allé au Japon à l’hiver 2013, à l’époque rien ne semblait presser. La priorité c’était la zone de libre-échange avec les Etats-Unis.

Le Japon était jusque-là très protecteur pour son secteur primaire, et vient d’accepter dans cet accord de baisser radicalement les droits de douanes. Tokyo a-t-il « sacrifié » l’agriculture japonaise pour boucler l’affaire ?

Il y a un point de rupture qui est le riz sur lequel aucun droit de douane ne sera rabaissé (ce sera aussi le cas pour le sucre, NDLR). Pour ce secteur, il y a va de l’équilibre même du monde agricole japonais et de la pérennité du Parti libéral-démocrate, le parti de Shinzô Abe. Il y a environ un million d’exploitations rizicoles au Japon sur tout le territoire. A titre de comparaison, il n’y a dans le pays que 20.000 exploitations laitières, très majoritairement basées à Hokkaidô, la grande île au nord du pays.

Parler de « sacrifice » me semble un peu fort, mais oui on peut dire que le Japon a accepté de mettre dans la balance son agriculture, notamment sur tout ce qui produit des biens qui peuvent aussi être importés. Mais je vous rappelle que la plupart de ces activités étaient déjà incluses dans l’accord de libre-échange dont les Américains se sot brusquement retirés.

L’agriculture française souffre et a vu certains débouchés à l’export se fermer pour des raisons géopolitiques. Le Japon peut-il devenir une opportunité inespérée pour les producteurs de l’Hexagone ?

En réalité, les produits agricoles français sont déjà bien présents au Japon. Il suffit de se rendre dans un supermarché pour les voir. Bien sûr, les droits de douanes rendent nos exportations plus chères mais il ne faut surtout pas s’imaginer un marché fermé.

Avec cet accord de libre-échange, on peut bien sûr imaginer que la demande va sensiblement augmenter à court terme mais la question est plus complexe. Il y a par exemple la problématique du taux de change qui jouera aussi dans le niveau des échanges. Un euro à 100 yens ou à 130 yens, ce n’est pas du tout la même chose, surtout pour un petit exportateur ! Et, pour les produits agricoles, il reste aussi la question du positionnement sur le marché qui est un domaine où les exportateurs français ont souvent fait des erreurs. Les goûts japonais restent différents de ceux des Européens, et cela demande un effort durable pour s’adapter. La question des droits de douane ne rentre pas en jeu sur ce sujet.

Les Japonais à l’inverse vont pouvoir exporter sans droits de douane leurs automobiles en Europe. Tokyo a-t-il réussi un coup de maître pour conquérir de nouveaux marchés ?

Comme pour la question des produits agricoles européens dans l’autre sens, les voitures japonaises sont déjà bien présentes en Europe. Mais cet accord aura le mérite de répondre à l’inquiétude japonaise sur le Brexit, d’autant que les fabricants nippons ont des usines implantées au Royaume-Uni. L’absence de droits de douanes leur permet d’annuler les inconvénients qui auraient pu naître d’une sortie des Britanniques de l’Union européenne.

L’accord permet aussi aux marques japonaises de rattraper leur retard sur les constructeurs coréens qui progressaient largement sur les marchés européens grâce à un précédent accord de libre-échange (entré en vigueur en 2011, NDLR).

L’accord est encore en suspens sur la question des règlements des litiges entre des tribunaux classiques (approche japonaise) ou des autorités d’arbitrage spéciales (position européenne). Comment comprendre que rien n’a encore été décidé sur cette question cruciale ?

Pendant des années, dans les échanges franco-japonais sur les questions commerciales ou financières, l’appel à des tribunaux étaient la norme. Et sur ce point, les Japonais rechignent à changer d’avis. Effectivement, les choses ne sont pas encore éclaircies sur cette question et les négociations ont été victimes du calendrier qui exigeait l’annonce d’un accord avant le G20.

Le commissaire européen au Commerce, la Suédoise Cecilia Malmström affirmait que « le Japon est une société qui nous ressemble » pour assurer de la bonne qualité des relations futures. Qu’en pensez-vous ?

Effectivement, il y a des points communs. Le premier, c’est bien sur d’être deux économies très exportatrices. Mais il y a une autre similitude moins connue mais bien réelle, c’est la présence importante de l’administration dans les échanges économiques. Le Japon possède en effet une forte tradition d’interventionnisme de l’administration, un peu à l’image d’ailleurs de la plupart des pays d’Asie. C’est assez différent du modèle anglo-saxon. Et cela peut avoir des conséquences au niveau juridique, les Japonais étant peu enclins à recourir trop facilement au tribunaux en cas de litige commercial contrairement aux Américains ou aux Canadiens. Cela promet effectivement des relations plus apaisées.

L’accord est passé avec l’ensemble de l’Union européenne. La France sera-t-elle finalement un pays plutôt favorisé, ou non, par rapport aux autres acteurs de l’UE ?

La France sera plutôt bénéficiaire. Elle le sera par exemple plus que l’Allemagne qui est bien présente au Japon, notamment dans le domaine de l’automobile, depuis les années 1970, sur des produits haut de gamme et à forte marge. La France au contraire évolue plus par à-coups, de manière plus irrégulière. Cet accord pourra sans doute lui permettre de profiter plus durablement de la situation.

Damien Durand

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ENCADRE – Le JEFTA en pratique

  • Abaissement progressif des droits de douanes sur les produits agricoles (qui peuvent atteindre jusqu’à 40% au Japon). Les produits laitiers (notamment les fromages à pâtes dures) et le boeuf devront atteindre 15 ans pour que les droits de douanes soient supprimés.
  • Les quotas agricoles seront supprimés. Il n’y aura pas de limite sur la masse de produits exportables vers le Japon.
  • Le riz et le sucre ne sont pas concernés par le JEFTA. Les droits de douanes seront conservés.
  • Le Japon reconnaît 205 appellations d’origine protégée (dont 130 dans le vin).
  • L’Europe va supprimer ses droits de douanes sur les importations de voitures japonaises. Le délai pour cette suppression est de 7 ans (et inversement).
  • Les deux parties s’engagent, sur la question automobile, à utiliser à terme les mêmes normes pour ne plus à devoir adapter leurs modèles.
  • Les modalités d’arbitrage en cas de litige ne sont pas encore définies. L’accord doit encore être ratifié par les différents pays. L’entrée en vigueur théorique est prévue pour 2019.

 

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