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Le Professeur Trinh Van Thao, sociologue.

Entretien avec le sociologue Trịnh Văn Thảo. Par Nguyễn Thụy Phương

Regard et parcours d’un intellectuel d’origine vietnamienne en France, rôle de l’intelligentsia, pensée confucéenne, système éducatif, la colonisation, la décolonisation, nouvel essor de l’étude vietnamienne,.. Le Pr. Trịnh Văn Thảo est un sociologue d’origine vietnamienne, enseignant à l’Université Aix-Marseille depuis 1987. Auteur des contributions portant, sur le comportement des mouvements intellectuels au regard des conjonctures historiques à travers la notion de « génération de conjoncture ». Il est membre fondateur de l’Institut de recherche sur le Sud-Est Asiatique (UMR-CNRS).

Le parcours intellectuel

Issu d’une famille aisée de Saigon, avez-vous été scolarisé à l’école française dès le plus jeune âge ? Quels ont été les impacts de cet enseignement sur votre parcours personnel et professionnel ?

Je suis né dans une famille de condition moyenne du Sud, dans la banlieue de l’actuelle Hồ Chí Minh-Ville (anciennement Saigon ou Sai-Gon). Depuis la génération de mon père et de mes oncles jusqu’à celle de mes grands frères et sœurs, tout le monde est passé par l’école française. Pourtant quand j’atteins l’âge scolaire requis (en 1950, ndlr), je suis réintégré dans le système éducatif national vietnamien en m’inscrivant à l’enseignement secondaire dans la banlieue de Saigon. Pour les gens de ma génération, le français est redevenu une langue étrangère bien que la littérature française conserve toujours une place de choix dans la bibliothèque familiale. Les livres qui m’ont marqué sont des classiques de la littérature scolaire, par exemple « Les Lettres de mon moulin » d’Alphonse Daudet, certains poèmes de Victor Hugo, Lamartine, Paul Verlaine…

En quelle année êtes-vous arrivé en France ? Dans quelles conditions ? Pour faire des études ?

Je suis arrivé fin avril 1955, un an après la bataille de Điện Biên Phủ et la signature des accords de Genève mettant fin à la première guerre d’Indochine (1945-1954). Pour des raisons complexes : d’abord continuer la tradition familiale de l’émigration universitaire alors que mes deux grands frères étaient en train d’achever leurs études en France, ensuite échapper aux ennuis policiers à la suite de la chasse aux sorcières déclenchée par le gouvernement de M. Ngô Đình Diệm (1954-1963) ciblant les anciens résistants du Việt Minh et les dirigeants du Front de défense de la paix en Indochine. Dans ces mouvements, nous reconnaissions des figures d’intellectuels importantes telles que l’avocat Nguyễn Hữu Thọ — futur Président du Front national de libération, — le professeur Nguyễn Văn Dưỡng — mort sous la torture, paraît-il. J’y ai participé en tant que collégien. Puis je suis parti faire des études en France grâce à l’aide financière de ma famille, n’ayant pas obtenu de bourse.

Il semble que vous n’avez pas réussi quelques fois à retourner au Vietnam ?

En 1967, après l’obtention de la thèse de sociologie, j’ai été pressenti par le professeur Nguyễn Văn Trung pour rentrer enseigner cette discipline à la Faculté des Lettres de Saigon mais l’offensive du Tết Mậu Thân (1968, l’Année du Singe) et la situation du pays n’ont pas permis de réaliser ce projet.

A quelle discipline avez-vous été formé en France ? Quel(s) professeur(s) vous ont-ils influencé ?

Le début de ma « carrière » universitaire ne fut pas des plus tranquille pour des raisons linguistiques car, contrairement à mes aînés francophones, je me devais de réapprendre la langue du pays d’accueil, sans parler du retard scolaire accumulé durant ma reconversion (le baccalauréat à 20 ans, ndlr). Après, je me suis inscrit à Sciences Po et en Lettres à la Sorbonne… et j’y ai soutenu ma thèse de doctorat d’Etat en 1976. Je n’oublierai jamais les souvenirs de mes maîtres vietnamiens et français qui m’ont tant guidé et soutenu durant ces années de peine de mon parcours.

A quel moment vous êtes-vous intéressé aux études vietnamiennes ? Par quoi avez-vous commencé ?

Ayant grandi dans un pays en guerre, pensant à mes amis d’école enrôlés de force dans l’armée nationale ou simplement sacrifiés, je me suis efforcé de partager les heurs et malheurs des gens de ma génération. J’ai tenté quelques mois la Prépa d’Agro au lycée Henri IV pour « succomber » enfin sous le charme des sciences historiques, fasciné par les maîtres prestigieux tels que Raymond Aron, Georges Gurvitch, Claude Lévi-Strauss…

Ma thèse de sociologie, intitulée « Etude d’un processus d’adaptation sociale. Les rapatriés d’Indochine en France » portait sur l’étude d’un processus d’adaptation sociale en observant, sur les terrains, le groupe des « rapatriés français » de retour de la guerre d’Indochine et implantés dans la région parisienne et en province. Ce bout d’essai est considéré par le jury comme « équivalent de la thèse complémentaire du doctorat d’état » car les membres du jury — Jean Stœtzel, Alain Girard et Otto Klineberg — voulaient m’encourager à la poursuite de mes recherches doctorales. C’est alors que j’ai choisi contre toute attente une autre voie, celle de la marxologie, sous la direction du Pr. Louis Vincent Thomas, et le magistère philosophique de Louis Althusser. Le lien entre l’objet de thèse et la conjoncture historique des années 60 est trop évident pour être souligné. Cette thèse s’intitule « Le concept de conjoncture dans le matérialisme historique. Marx et Engels et le journalisme révolutionnaire ». J’ai choisi le marxisme car le marxisme-léninisme était considéré à l’instar de Jean Paul Sartre comme le moyen révolutionnaire moderne via les expériences en URSS, en Chine, au Cuba, au Vietnam…

Colonisation et décolonisation

Le système éducatif colonial, selon vous, a-t-il été un « héritage positif » laissé au Vietnam indépendant ? L’éducation vietnamienne postcoloniale était-elle une rupture ou bien une continuité du système colonial ?

Dans l’ouvrage L’école française en Indochine (Paris, Karthala, 2004 et traduit en vietnamien et édité à Hanoi, Thế Giới Editions, 2009), j’ai essayé mettre à jour forces et faiblesses, réussites et échecs du système éducatif colonial. Au-delà des arrière-pensées de la fameuse « mission civilisatrice », l’école française n’a jamais amoindri le goût des études des Vietnamiens et, dans une certaine mesure, la réforme de Jules Ferry a répondu plus ou moins aux attentes des colonisés — les liens entre le maître et l’élève, le renforcement de la méritocratie républicaine. Mais par-dessus tout, restent les souvenirs ineffaçables d’amitié et d’affection comme en témoignent les écrits d’intellectuels vietnamiens comme Đặng Thái Mai, Vũ Ngọc Phan… et de leurs professeurs français tels que Pierre Gourou, Milon, Houlié… A mon avis, dans une certaine mesure, il y a eu rupture et continuité de l’enseignement colonial à la période postcoloniale au Nord et au Sud du Vietnam. Rupture sur le plan idéologique, politique, répercutant dans les matières d’enseignement d’histoire et de géographie, continuité sur la formation de l’esprit critique et scientifique.

Comment le milieu politique français et les Français ont-ils perçu les mémoires de l’Indochine française, de la guerre d’Indochine et d’Algérie ?

Pour moi, le peuple vietnamien n’oublie jamais l’engagement des intellectuels, des travailleurs, des partis de gauche, de la Ligue des droits de l’homme, du Front populaire de 1936, du mouvement étudiant de 1968… pour soutenir sa lutte pour l’indépendance nationale. La question de « digérer » le passé du pays est très complexe et ambivalente, quel que soit le pays. Le sociologue Maurice Halbwachs — le père de mon professeur de français au lycée Turgot — distingue la mémoire collective sous deux catégories : la mémoire de l’Etat et la mémoire communautaire spécifique. Des soubresauts de l’histoire et de la société se manifestent sous l’une ou l’autre catégorie.

La France a réalisé, assez tardivement, une décolonisation sur le plan scientifique par des ouvrages collectifs auxquels vous avez contribué — entre autres, « La fracture coloniale : La société française au prisme de l’héritage colonial, 2005 »; « Culture postcoloniale 1961-2006 »; « Ruptures postcoloniales: Les nouveaux visages de la société française, 2010 ». Pourriez-vous nous dire les motivations et les objectifs des chercheurs français ?

L’anticolonialisme a pris source dans les mouvements radicaux en Europe. Dès le siècle des Lumières, le Discours de Bougainville de Diderot dénonçant les crimes contre l’humanité de l’Occident conquérant porte en lui même les idées qui allaient inspirer l’humanisme et le socialisme de Marx et Engels. Par ailleurs, l’idéologie de liberté, d’égalité issue de la révolution de 1789 laisse encore des traces indélébiles dans l’intelligentsia française. La plupart de grands historiens de l’après-guerre comme F. Braudel, J. Duby, ou plus près de nous J. Chesneaux ont toujours soutenu la guerre d’indépendance du peuple vietnamien. Dans le milieu anthropologique, personne n’ignore le rôle de Mme Germaine Tillion et de Pierre Bourdieu dans la décolonisation de l’Algérie. En un sens, la décolonisation politique est souvent synonyme de la libération de l’esprit.

L’intelligentsia vietnamienne au XXe siècle

Selon vous, comment les intellectuels vietnamiens formés par l’école française pendant la colonisation ont-ils contribué au processus de libération ou de séparation du Vietnam ?

Au début de la colonisation, c’étaient aux lettrés — « intellectuels organiques de la société confucéenne » comme dirait A. Gramsci — du mouvement Cần Vương (Soutien au Roi, 1885-1896) de s’opposer directement aux envahisseurs et colonisateurs. Même si leur idéal politique s’inscrit dans la morale de loyauté envers le monarque, ils restent des figures exemplaires dans l’histoire nationale… A fortiori, quand des hommes, comme Phan Châu Trinh, exprimaient l’espoir de voir notre pays assimiler l’héritage de 1789 pour réaliser une révolution pacifique, démocratique et progressiste… Face aux deux moments charnière du destin du pays, en 1945 et en 1954, la génération d’intellectuels de 1925-1926 a contribué aux luttes de libération et d’indépendance mais elle n’a pas réussi à réaliser les conditions fondamentales pour maintenir et renforcer le peuple vietnamien que sont le développement économique, la solidarité et la cohésion nationale.

Comment l’intelligentsia vietnamienne de France s’est-elle engagée dans les deux guerres d’Indochine et du Vietnam ? Comment les intellectuels se sont-ils divisés ou unis ?

Le phénomène de l’engagement des intellectuels vietnamiens en France est plus complexe et son approche requiert une recherche pluridisciplinaire. Quoi qu’il en soit, il semble difficile d’échapper au schéma réducteur : comment surmonter les pièges de la déchirure et de la division face à un état durable de bipolarisation que laissait derrière elle la longue guerre fratricide qu’a connue le pays depuis les XVIIe et XVIIIe siècles ? La division provient de l’idéologie. Même en Europe, « le berceau » des doctrines et des « ismes », la division y est aussi forte qu’au Vietnam. La volonté seule ne suffisait pas…

Qu’est ce qui différencie des intellectuels sud-vietnamiens — sous la République du Vietnam (1955-1975) au Sud de ceux d’autres générations antérieures et postérieures ? Plusieurs d’entre eux se sont exilés. Quel est leur héritage vis-à-vis de l’histoire intellectuelle du Vietnam du XXe siècle ?

Faire le bilan de la République du Vietnam depuis sa formation jusqu’à son écroulement final, analyser sa nature, sa logique interne et externe, évaluer ses conséquences sociales, humaines, psychologiques, économiques… à l’échelle du pays après la réunification de 1975 demande un gigantesque travail de recherche et de synthèse. Au-delà des « vérités » historiques toutes faites, il faut aussi « réconcilier » les Vietnamiens avec leur propre histoire. Écrire l’histoire présente se heurte toujours à la guerre des mémoires. Il a fallu un siècle pour que la France postrévolutionnaire découvre son Michelet.

La société civile du Vietnam d’aujourd’hui se développe, ses réactions rapides face aux événements venant de différents groupes — de journalistes, de populations, de fonctionnaires, par exemple. Selon vous, la voix d’intellectuels de nos jours a-t-elle le même poids que celle à l’époque coloniale vis-à-vis du peuple et des autorités ?

Après l’affaire Dreyfus ou au lendemain des mouvements antifascistes des années 1930, on découvre la présence des intellectuels dans l’émergence des « sociétés civiles ». Les mouvements religieux, culturels et politiques des années 1970 dans la République du Vietnam (Sud) ont suscité le même espoir de naissance d’une « classe intellectuelle » urbaine capable de jouer un certain rôle dans l’évolution pacifique du pays durant la crise du bouddhisme des années 60 mais la victoire des communistes en a décidé autrement. A mon avis, le poids des intellectuels d’aujourd’hui n’est pas différent de celui de la période coloniale. Une société démocratique et pluraliste est la seule forme sociétale capable d’instaurer une relation apaisée entre les citoyens, les intellectuels et le pouvoir politique.

La Vietnamologie

D’après vous, où en est-on, dans les études vietnamiennes ?

Si on essaie de faire un rapide (et subjectif) état des lieux, il me semble que la Vietnamologie a accompli des progrès significatifs surtout dans le domaine des sciences sociales — histoire, littérature et anthropologie notamment. L’ouverture du pays à l’étranger se confirme tant par la qualité de traduction d’auteurs étrangers et la diffusion d’ouvrages vietnamiens en langues étrangères. Les romans de Nguyễn Huy Thiệp, Dương Thu Hương et Bảo Ninh pour ne citer que ceux-là bouleversent le monde entier en dépeignant les souffrances de la guerre. Ce sont certes des signes encourageants, même si le choix des sujets et la qualité inégale des traductions laissent parfois à désirer. Les réseaux universitaires et éditoriaux devraient se renforcer dans l’avenir pour répondre au besoin, immense, de la mondialisation culturelle. La place et le rôle des écrivains d’origine vietnamienne vivant et écrivant en dehors du Vietnam s’inscrit dans cette dynamique.

Depuis 30 ans, comment les études vietnamiennes à l’étranger ont-elles évolué en termes de quantité, de qualité, de sujets, d’intérêts scientifiques…?

Sur le plan international, le domaine vietnamien gagne en surface comme en profondeur. Des peuples et des continents du monde entier s’intéressent aux réalités vietnamiennes, à sa géopolitique et à sa diversité culturelle. Nous ne devons pas laisser passer l’occasion pour nous renouveler et moderniser, un peu comme l’appel en 1907 des confucéens réformateurs du mouvement Duy Tân (« Pour le renouveau »). Si la Vietnamologie a un sens, elle devrait viser à réaliser les fins fixées par nos ancêtres à savoir s’ouvrir au monde tout en renforçant notre identité et notre cohésion.

Entretien a été réalisé en vietnamien et traduit en français par Nguyễn Thụy Phương à Paris et à Aix-en-Provence en mars 2017. Nguyễn Thụy Phương est chercheuse associée à l’université Paris Diderot et l’université de Genève.


Notes :

  • L’entretien a été réalisé en vietnamien. Pour cela, nous prenons le parti pris de conserver  les noms propres écrits  à la vietnamienne. C’est-à-dire : avec des accents de tonalité.
  • La traduction de la chercheuse Nguyễn Thuỵ Phương a été légèrement revue et rendue plus compréhensive par Vo Trung Dung — concernant le contexte vietnamien — pour un lectorat plus large.
  • La correction a été effectuée par Vo Trâm Anh.

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