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Premier ministre indien Modi et premier ministre japonais Abe ont signé l'accord nucléraire civil. Crédit photo : Ministère des affaires étrangères de l'Inde.

Inde — Japon en accord nucléaire. Avec l’appui de Shinzô Abe, les entreprises japonaises vont exporter leur technologie nucléaire en Inde

Atomes crochus entre Tokyo et New Dehli ! Le traité de coopération sur le nucléaire entre le Japon et l’Inde va rentrer en vigueur le 1er juillet 2017. Les entreprises nippones trouvent ainsi un nouveau marché pour leur technologies sur l’atome, le tout avec le soutien appuyé de Shinzô Abe.

Le projet est longtemps resté sur la table. Il est maintenant adopté et pourrait rebattre un peu plus les cartes de la géopolitique en Asie.

Mercredi 7 juin 2017, le parlement japonais a adopté définitivement l’accord de coopération sur le nucléaire civil entre le Japon et l’Inde. Déjà adopté par la Chambre des représentants — l’équivalent de l’Assemblée nationale,— le texte a passé le cap de la Chambre des conseillers, l’équivalent du Sénat. Le texte avait été signé par Shinzô Abe et Narendra Modi en novembre 2016, mais devait recevoir l’aval du pouvoir législatif de l’archipel. Sans surprise, le Parti démocrate (Minshintô) et le Parti communiste ont voté contre, mais leur poids à l’assemblée était bien trop faible face au PLD — le parti au pouvoir — et au Nouveau Komeito, la formation alliée des conservateurs.

Le texte rentrera en vigueur le 1er juillet 2017. Ce sera un gros coup de pouce pour le programme nucléaire civil indien. Mais pour aussi le portefeuille de l’industrie japonaise. Les entreprises japonaises pourront dorénavant exporter du matériel et des technologies vers le pays continent, le tout bien entendu pour un usage strictement civil. Du moins en théorie.

Problème : l’Inde n’est un partenaire anodin dans le domaine du nucléaire. Le pays est en effet un des rares Etats, avec Israël et le Pakistan, à n’avoir signé ni le Traité de non-prolifération des armes nucléaires (TNP), ni le Traité d’interdiction complète des essais nucléaires. C’est donc, du moins selon l’opposition au Parti libéral-conservateur du Premier ministre Abe, un véritable camouflet au TNP qu’orchestre ainsi le Japon. Le tout en plus de faciliter l’accès à l’Inde à des technologies qui peuvent lui permettre de développer un arsenal atomique, même si l’intention en est, officiellement, formellement exclue.

L’accord permettra uniquement aux sociétés japonaises de fournir le nécessaire pour « des objectifs pacifiques », le tout s’accompagnant également de la possibilité de signer de lucratifs contrats de maintenance avec les autorités indiennes, pour une collaboration dans la durée. Sur le strict plan civil, la nouvelle est même positive pour le développement de la stabilité énergétique de l’Inde. New Delhi souhaite en effet que l’atome représente 25% de son mix énergétique d’ici 2050, un choix que le pays estime nécessaire pour contenter une population qui, avec 1,4 milliards d’habitants prévus en 2022, va dépasser celle de la Chine.

Les technologies japonaises pourront donc sans attendre venir accompagner la construction des dix nouveaux réacteurs dont la mise en chantier a été annoncé par le gouvernement indien dès le mois de mai. Une bonne nouvelle au niveau stratégique pour New Delhi qui dépendra ainsi moins de l’accord similaire conclu en 2006 avec les Etats-Unis, et qui avait déjà déclenché les polémiques.

La nouvelle est également excellente pour les entreprises japonaises qui trouvent ainsi, grâce à l’implication de Shinzô Abe qui a joué sans ambiguïté la carte du réalisme économique sur celle de la politique, un nouveau débouché prometteur. Principal acteur à se frotter les mains : Toshiba.

L’entreprise voit maintenant un rayon de lumière se dessiner dans un quotidien qui devenait de plus en plus inquiétant. Acculé par des pertes et des scandales comptables, en recul abyssal sur le segment de l’électro-ménager, de la téléphonie et des appareils grand public, le géant protéiforme de l’archipel subissait également catastrophe sur catastrophe dans sa division nucléaire. Toshiba a en effet encore annoncé durant le week-end devoir payer jusqu’à 3,68 milliards de dollars (soit 3,3 milliards d’euros) en tant que maison-mère de Westinghouse en faillite dans le cadre d’un chantier de deux réacteurs nucléaires aux Etats-Unis, dont le coût de construction a explosé, dans le sillage notamment de l’accident de Fukushima en 2011.

L’économique plutôt que la diplomatie

Si les deux parties sont gagnantes sur le plan économique, reste maintenant la justification sur la dimension politique d’un accord aussi sulfureux. Le Japon est déjà un « habitué » de ce type d’accord, étant déjà lié avec treize pays — dont la France. Mais le choix de l’Inde sur la question du nucléaire reste un exercice d’équilibriste sur le plan diplomatique. La ministre des Affaires étrangères Fumio Kishida assure pourtant que l’accord est une excellente nouvelle pour ceux qui veulent ramener l’Inde à de meilleurs sentiments sur cette question sensible.

La « plus grande démocratie du monde » sera en effet obligé « de prendre ses responsabilités » et de se diriger vers une « participation effective » au système de non-prolifération, dixit Mme Kishida. Des déclarations d’intention seulement ? Rien de concret n’a été annoncé pour illustrer ces intentions positives, hormis la promesse que le Japon dénoncerait immédiatement la signature de l’accord si l’Inde met fin à son moratoire sur les essais nucléaires que New Delhi s’est unilatéralement imposé — sous la pression internationale — en 2008.

Insuffisant selon l’opposition parlementaire japonaise qui dénonce les « dommages » que va causer le Japon à la coopération internationale contre l’expansion des armes atomiques, et le fait qu’il sera de toute façon impossible de récupérer le matériel qui aura été livré à l’Inde si le pays décidait finalement de s’en servir pour développer des capacités militaires.

Le Japon de Shinzô est en tout cas bien loin du gouvernement qui en 1998 — et alors qu’il était lui aussi dirigé par un Premier ministre conservateur, Ryûtarô Hashimoto — avait répondu aux essais nucléaires japonais par des sanctions économiques allant plus loin que l’embargo décidé par les autres Etats de la communauté internationale. C’était il y a à peine vingt ans, presque une éternité en diplomatie.

Damien Durand

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En savoir plus :

  1. L’arme nucléaire dans le sous-continent indien. Le cas Inde-Pakistan.
  2. Industrie nucléaire du Japon.

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