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Donald Trump — Capture d'écran sur CBS News TV - http://www.cbsnews.com/news/is-donald-trump-right-to-call-nafta-a-disaster/

Le choc Trump en Asie, le prévisible et l’imprévisible. Par Yo-Jung Chen

La prochaine politique étrangère menée par le futur président des Etats-Unis, Donald Trump laisse l’Asie dans une grande perplexité. Quel changement pour cette région considérée comme « le moteur de la croissance mondiale» dans la formule choc « le 21ème siècle se fera en Asie-Pacifique » ? Les Etats-Unis cèderaient le leadership à la Chine ? De l’ignorance du début, Donald Trump semble se ressaisir sous l’impulsion de ses conseillers. Car l’Asie-Pacifique reste et restera stratégique pour Washington. De l’incidence du drone sous-marin américain — « volé par la Chine », qualifié ainsi par Trump lui-même, dans les eaux internationale de la mer de Chine méridionale, — à la nomination de Carl Icahn, un partisan de la ligne dure vis-à-vis de Pékin, comme conseiller spécial, en passant par la promesse faite à la Navy de porter l’effectif à 350 navires de guerre contre 272 actuellement, la prévisible confrontation de dissuasion militaire et la tension économique entre Washington et Pékin seraient tout sauf imprévisibles.

 L’élection surprise de Donald Trump aux Etats-Unis a envoyé une onde de choc à travers le monde. L’Asie n’en fait pas l’exception car, aussi incroyable que cela peut paraître, l’homme d’affaires devenu président-élu de la plus grande puissance sur terre fait montre d’une ignorance totale des enjeux géopolitiques de cette région pourtant vitale aux intérêts américains.

Depuis la fin de la guerre mondiale, l’Amérique s’est toujours employée à entretenir des alliances et des partenariats divers avec des pays d’Asie comme le Japon, la Corée du Sud, Taiwan, Philippines et autres pays de l’ASEAN, qui forment ainsi une chaîne d’endiguement de la Chine communiste.

Au fur et à mesure que la Chine devient une puissance économique et militaire qui sort de ses décennies d’isolement et qui cherche maintenant à montrer ses muscles et se faire respecter à sa manière forte, cette chaîne d’endiguement revêt une importance stratégique croissante pour les Etats-Unis et leurs alliés asiatiques. Ces derniers, en Mer de Chine orientale — Japon, Corée du Sud, Taiwan — et en Mer de Chine méridionale — les pays maritimes de l’ASEAN, —  comptent sur la protection des Etats-Unis pour faire face à un expansionnisme chinois de plus en plus agressif.

C’est en réponse à l’angoisse sécuritaire de ces pays que le Président Obama a lancé depuis son élection en 2008 le fameux « pivot vers l’Asie », avec la promesse de transférer vers la région Asie-Pacifique une grande partie des ressources stratégiques américaines. Malheureusement, la montée en puissance de DAECH et l’aggravation de la situation au Moyen Orient a obligé Obama à ne réaliser que la moitié de cette promesse, laissant dans leur soif sécuritaire les pays amis asiatiques, en particulier ceux qui subissent de plein fouet les incursions chinoises en Mer de Chine méridionale.

L’Asie du Sud-Est entre Pékin et Washington

Les pays de l’Asie du Sud-Est en particulier sont souvent partagés entre d’une part la peur de la Chine et d’autre part, la tentation de profiter des générosités économiques et commerciales qu’offre la 2ème économie du monde.

Sans parler des pays de l’ASEAN comme le Laos et le Cambodge, qui sont déjà passés résolument sous l’influence chinoise, l’incertitude croissante sur la volonté ou la capacité américaine de les défendre contre la Chine vient ces derniers mois de pousser les Philippines et la Malaisie à se rapprocher davantage de la Chine. Dans le cas des Philippines, pourtant allié américain de longue date, luttant contre les incursions chinoises dans ses eaux économiques et territoriales, Rodrigues Duterte, son nouveau président, a suscité la consternation générale en se rendant en Chine pour y déclarer sans équivoque sa «séparation avec les Etats-Unis » et pour qualifier la Chine de « meilleur ami » de son pays. La Malaisie quant à elle vient de conclure d’importants marchés avec la Chine et est même allée jusqu’à passer commande des bâtiments de guerre chinois.

Suite à cette « défection » de Manille et de Kuala Lumpur, le Vietnam se retrouve quasiment seul face à la poussée agressive chinoise en Mer de Chine méridionale. A la différence des Philippines, le Vietnam n’est pas un allié américain dans le vrai sens du terme même si ces dernières années voient un réchauffement des relations avec les Etats-Unis. Il a par ailleurs pris la précaution de nouer un partenariat de défense avec l’Inde, la puissance sud-asiatique soucieuse elle aussi de limiter la poussée chinoise pour qu’elle ne déborde pas dans l’Océan Indien. Cette posture de la défense et d’alliance contre la Chine n’a cependant pas empêché Hanoi à nouer à son tour des accords de coopération économiques avec Pékin.

Conscient du recul de l’influence américaine en Mer de Chine méridionale, le Japon, pour qui cette mer revêt une importance vitale comme route d’approvisionnement en ressources énergétiques, tente d’apporter ses aides aux pays de la région pour leur permettre de faire face à la Chine et d’empêcher que cette mer ne devienne un lac chinois. Le Japon est cependant limité par les contraintes de sa Constitution pacifique. Le maximum que Tokyo peut se permettre à ce stade est de fournir des navires de surveillance côtière — donc équipements non militaires — au Philippines et au Vietnam.

Précisément, le Japon est un autre allié américain, hostile à la Chine, qui commence à s’interroger sur la sincérité des promesses américaines de le défendre et sur l’efficacité du « parapluie nucléaire » qu’offre Washington.

En dépit d’un important déploiement de forces américaines sur son sol, le Japon ressent toujours une menace croissante de la Chine avec laquelle il est en litige territorial en Mer de Chine orientale. Le sens de crise s’est accentué suite aux tirs de missiles et aux essais nucléaires d’une Corée du Nord totalitaire et militariste.

Avec l’érosion de la confiance pour la protection américaine, le premier ministre nationaliste au pouvoir à Tokyo cherche à amender la Constitution afin de se doter d’une véritable armée, à la place de ses Forces d’Auto-Défense aux missions purement défensives, et a récemment entamé un rapprochement avec la Russie. Avec une offre de coopération économique généreuse en faveur du développement de la région orientale russe, Tokyo espère obtenir le retour des 4 îles occupées depuis 1945 par l’URSS/Russie. Mais, à terme, ce rapprochement pourrait conduire à une certain partenariat nippo-russe pour parer ensemble à l’expansion irrésistible chinoise que Moscou ressent aussi comme une menace pour son vaste territoire extrême-orientale.

C’est dans ce contexte que tombe la « Bombe Trump » !

L’incertitude et l’angoisse sécuritaires en Asie atteint leur apogée avec l’élection de Donald Trump aux Etats-Unis, non pas pour une politique bien définie que ce dernier envisage pour l’Asie, mais précisément pour l’apparente absence de toute connaissance qu’il a pour cette région.

Pendant sa campagne, le Candidat Trump a déjà surpris le monde en tenant des propos trahissant une ignorance totale de ce qui se passe dans le monde et surtout en Asie.

Il a commencé par accuser la Chine de manipulation monétaire alors que cela fait des années que celle-ci ne la fait plus. Il menace d’imposer des tarifs de 45% sur les produits chinois, sans savoir que les ripostes chinoises prévisibles conduiraient à une désastreuse guerre commerciale. Il accuse le Japon d’abuser commercialement des Etats-Unis en vendant massivement ses voitures sur le marché américain, mais cela fait 30 ans que les Japonais construisent en Amérique même leurs voitures destinées au marché américain. Claquer la porte aux voitures nippones signifierait le chômage pour des centaines de milliers d’Américains.

Immédiatement après son élection, Trump a confirmé qu’il allait retirer les Etats-Unis de l’accord de libre échange TPP (Trans-Pacific Partnership) qui regroupe 12 pays autour du Pacifique sous l’égide américaine et qui est généralement considéré un rempart économique contre la Chine, devant empêcher que le cadre économique et les règles commerciales de la région Asie-Pacifique ne soient dictées par la 2ème puissance économique du monde.

Donald Trump semble se moquer du fait qu’en absence du TPP — l’accord ne peut prendre effet sans la participation américaine, — la plupart des pays signataires de cet accord vont nécessairement s’orienter vers d’autres structures de libre échange promues, elles, par la Chine et taillées aux normes imposées par celle-ci. Cela revient à dire que, dans le sens économique, l’Amérique de Trump abandonnent à la Chine l’ensemble de l’Asie-Pacifique.

Trump s’est montré encore pire sur le plan de la sécurité en Asie. Le milliardaire devenu président élu a toujours maintenu que le Japon et la Corée du Sud abusent de la protection américaine sans rien payer et a menacé de retirer les troupes américaines qui y sont stationnées si ces deux pays ne paient pas la totalité des coûts de stationnement. Ce dont Trump n’a aucune idée c’est que primo, le Japon se charge déjà de 75 % des coûts de stationnement des forces américaines sur son sol, faisant de ce pays l’endroit le moins cher du monde — moindre même que le métropole américain — pour stationner des troupes américaines ; deuxio, la présence militaire américaine au Japon, comme ailleurs dans le monde, n’est pas uniquement pour la défense du pays hôte ; elle est avant tout destinée à défendre les intérêts américains, à maintenir le sphère d’influence américaine et, dans le cas du Japon et de la Corée du Sud, à contenir l’expansion des dictatures du continent : Chine, Russie et Corée du Nord.

Apparemment dépourvu de la moindre idée sur l’extrême sensibilité de la question de la non-prolifération nucléaire, tout comme sur ses enjeux délicats dans le monde, Trump a donné un coup de pied à un nid d’abeilles en déclarant que, puisque le Japon et la Corée du Sud vont être laissés pour compte — par lui… — face à la Chine et la Corée du Nord, « ils n’ont qu’à posséder leurs propres armes nucléaires » pour mieux se défendre. En fait, ces deux pays ont toujours été tentés par le nucléaire et ce sont les Etats-Unis qui, en collaboration discrète et tacite avec la Chine, se sont employés à les en dissuader jusqu’ici — en leur promettant la couverture de son parapluie nucléaire — de peur de voir se déclencher une folle course à l’armement nucléaire dans une région déjà dangereusement volatile.

Les propos de Trump sur le Japon et la Corée du Sud ont suffit à envoyer un frisson à l’ensemble des pays du camp américain en Asie puisque, au lieu de les rassurer de leur angoisse sécuritaire, il semble leur dire : « Désormais l’Amérique va s’occuper d’elle-même et ne joue plus au gendarme du monde. Faites ce que vous voulez et ne comptez plus sur notre protection ». Vue la tendance entamée dès avant l’arrivée de Trump, cela ne laisserait plus aux alliés sud-est asiatiques des Etats-Unis qu’une alternative possible : accommoder davantage la Chine et accentuer leur rapprochement économique et stratégique avec le géant du Nord.

D’ailleurs, la Corée du Sud et le Japon s’y préparent déjà. Cela fait plus de deux ans que la Corée du Sud, pays farouchement anti-communiste face à la menace de la Corée du Nord, a commencé à nouer un lien étroit avec la Chine. Le Japon, comme on l’a vu ci-dessus, cherche à sortir des contraintes pacifistes de sa Constitution afin de re-émerger en puissance politique et militaire « normale » tout en entamant un rapprochement avec la Russie comme une assurance supplémentaire à l’alliance nippo-américaine contre la Chine.

Champs libres laissés à la Chine ?

Bref, Trump est au point de déclencher une vague de sauve-qui-peut en Asie. Vue de Pékin, il ne peut y avoir de meilleur cadeau de la part de l’Amérique si celle-ci se retire de l’Asie et laisse le champ libre à la Chine. Or, le cadeau semble trop beau et les menaces — tarifs de 45%… — trop irréalistes pour que la direction chinoise en tire conclusion tout de suite. Pour le moment, Pékin attend et observe prudemment l’inauguration de la présidence Trump, sachant par expérience qu’il peut y avoir en Amérique un fossé entre les rhétoriques électorales et la réalité politique.

Enfin, il peut y avoir quand même une lueur d’espoir pour les amis d’Amérique en Asie face à « l’incertitude Trump ». Dix jours après sa victoire électorale, Trump a reçu en privé le Premier Ministre Shinzo Abe du Japon, pour le moment l’unique dirigeant étranger du monde que le président élu a rencontré. La visite a au moins eu la mérite d’avoir permis à M. Abe de faire un briefing rapide au prochain locataire de la Maison Blanche sur la situation en Asie.

Par ailleurs, même si les perceptions sur l’Asie de Trump sont dépassées d’il y a au moins 40 ans, le président élu s’entoure d’une équipe de conseillers et de collaborateurs diplomatiques qui sont certes très conservateurs et faucons mais qui, au moins semblent avoir chacun une idée des enjeux géopolitiques dans cette partie du monde. A eux d’éduquer le nouvel homme le plus puissant du monde avant qu’il ne fasse un malheur d’envergure planétaire.

Pour le moment, cette rééducation en catastrophe du nouveau président américain semble, en ce qui concerne l’Asie, pointer à une politique d’extrême fermeté envers la Chine accusée de pratiques commerciales déloyales et d’agressivité en Mer de Chine méridionale.

Même si la fermeté envers la Chine ne répond qu’à la ligne traditionnelle du Parti Républicain américain, la façon inconsidérée et légère avec laquelle Trump brandit cette politique sous le nez de Pékin a de quoi susciter une nouvelle peur de tous ceux qui comprennent à quel point la situation géopolitique en Asie est délicate et potentiellement explosive.

Pour ne citer qu’un exemple, le président élu américain s’est entretenu début décembre au téléphone avec la présidente Tsai de Taiwan sans savoir qu’il venait ainsi de briser un tabou diplomatique en vigueur depuis 1972 quand les Etats-Unis ont rompu les relations diplomatiques avec Taiwan pour reconnaître la République populaire de Chine. En foulant au pied le principe sacro-saint — pour la Chine mais aussi pour tous les pays qui ont des relations diplomatiques avec Pékin — d’ « une seule Chine » et en persistant et signant en dépit du scandale général et de la colère chinoise, la diplomatie asiatique du futur président Trump risque fort d’être marquée à longue échéance par un rapport dangereusement difficile avec la plus grande puissance de l’Asie.

 

Par Yo-Jung Chen, ancien diplomate français à la retraite. Né à Taïwan, il a fait ses études supérieures au Japon avant de devenir citoyen puis diplomate français. Il a été en poste à Tokyo, Los Angeles, San Francisco, Singapour et Pékin. Le suivre sur son fil Twitter @YoJungChen

 

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Notes : Le titre, le chapeau et les intertitres sont de la rédaction.

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