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Frégate Vendémiaire Marine nationale (France) — Crédit photo © Marine Nationale / Ministère français de la défense

France – Japon : la Marine française manoeuvre avec l’armée japonaise sur fond de prise de position contre Pyongyang et Pékin

De sa base à Nouméa, France, elle est arrivée hier à Tokyo, jeudi 8 février 2018 ! Et jusqu’au 12 février prochain, la frégate française Vendémiaire fait escale au Japon, avec un objectif bien précis : la Marine française va, avec ce vaisseau, effectuer un exercice militaire — les 12 et 13 — conjoint avec les forces d’autodéfense japonaises en Mer de Chine. Une collaboration qui n’est pas une première mais qui fait suite à des prises de positions claires lors du déplacement de Jean-Yves Le Drian et Florence Parly à Tokyo du 26 au 29 janvier. Cet événement montre une position française plus affirmée dans les enjeux géopolitiques et diplomatiques de l’Asie-Pacifique. Cela signifie sans aucun doute un « retour » de la France en tant que puissance dans cette région du monde.

La manoeuvre se déroulera précisément les 12 et 13 février. Le vaisseau Vendémiaire de la Marine nationale (France) manoeuvrera au large du Kantô, la grande plaine abritant Tokyo en compagnie du destroyer Yugiri de la Marine du Japon et effectuera en compagnie de son homologue japonais un exercice de lutte antisurface, antiaérienne et des mouvements tactiques.

On est encore loin des manoeuvres que peuvent pratiquer les soldats nippons avec les forces américaines en pratiquant un exercice dont la cible à peine déguisée est la Corée du Nord. Pourtant, ces exercices relancent la collaboration franco-japonaise dans le cadre de PASSEX le dispositif militaire permettant aux navires de mieux connaitre mutuellement leurs forces. Qui sont croissantes au Japon, au moins au plan budgétaire.

Sur l’exercice fiscal avril 2018-avril 2019, l’effort militaire japonais sera fixé à un peu plus de 38 milliards d’euros, en hausse de 1,3% par rapport à l’exercice précédent. Ce n’est plus si éloigné des 44,3 milliards d’euros dépensés par la France en 2017, rappelant au passage l’erreur des observateurs de considérer le Japon comme un « outsider » sur le plan militaire, son potentiel n’étant bridé que par un cadre constitutionnel, menacé sur le plan politique. Le Japon va aussi renforcer son arsenal en théorie strictement défensif par de missiles intercepteurs, les SM-3 Block IIA, permettant de détruire des missiles balistiques à portée courte, moyenne et intermédiaire.

Des commandes nouvelles dont la France l’industrie française ne devrait pas profiter, comme le confirme à Asie Pacifique News la chercheuse Céline Pajon, de l’Ifri et spécialiste des questions de défense au Japon : « Le marché d’équipement de défense japonais reste relativement fermé et très lié aux Etats-Unis. Des opportunités existent donc bien pour les Européens, mais elles demeurent limitées » nous explique l’experte qui rappelle surtout que depuis 2014 c’est Tokyo qui peut légalement exporter du matériel militaire, une pratique que s’interdisait jusque-là l’archipel.

L’exercice militaire rappelle surtout que la France et le Japon ont approfondi depuis plusieurs années déjà leur coopération militaire — sans même parler de la question économique avec la future mise en place du JEFTA — depuis plusieurs années. Après un relâchement sous le quinquennat Sarkozy, les années Hollande ont vu le décollage de la diplomatie bilatérale entre les deux pays avec la mis en place de la plate-forme de discussion « 2+2 » en 2014 qui prévoit une rencontre annuelle entre les ministres de la Défens et des Affaires étrangères des deux pays.

Depuis, les relations entre les deux pays sont rythmées par ces coopérations militaires qui ont même déjà été de plus grande ampleur que le « cru 2018 ». En 2016, France et Japon avaient collaboré ensemble dans le Golfe d’Aden avec la « mission Jeanne d’Arc », une unité d’officiers achevant sa formation. C’est cette même mission qui avait été appelée en avril 2017 aux côtés des troupes d’autodéfense pour des manoeuvres non loin de Guam alors que la tension avec la Corée du Nord allait crescendo.

Un an plus tard, le problème nord-coréen a empiré et la France est toujours là. Avec un ministre des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian déclarant même que la Corée du Nord est « met en danger la sécurité régionale et internationale » et que la France souhaite « ramener Pyongyang à la table des négociations en vue d’un démantèlement définitif, irréversible et vérifiable de ses programmes proliférants ».

Autre élément mettant particulièrement les exercices de cette année au centre de l’attention, le communiqué publié à l’issue de la rencontre 2+2 indiquant que Jean-Yves Le Drian, Florence Parly, Tarô Kôno (Affaires étrangères du Japon) et Itsunori Onodera (Défense du Japon) sont « préoccupés par la situation en mer de Chine orientale et méridionale », et qu’ils rappellent « leur opposition à toute action unilatérale susceptible d’accroître les tensions ». Guère étonnant de la part des membres du gouvernement japonais, la déclaration est plus tranché pour pour des ministres français qui confirment dans le même temps la manoeuvre militaire à venir.

Visuel-Coopération-navale-franco-japonaise — Source : Ambassade du Japon en France.
Visuel : Coopération navale franco-japonaise. — Source : Ambassade du Japon en France.

Faut-il y voir donc dans la présence du Vendémiaire qui va traverser les eaux de la mer de Chine méridionale un avertissement déguisé contre Pékin qui lorgne de plus en plus dans le Pacifique où la France a des intérêts territoriaux ? Pas nécessairement selon Céline Pajon : « Jean-Yves Le Drian avait appelé dès 2016 (il était alors ministre de la Défense, NDLR) à une présence plus régulière des forces européennes dans la région, pour montrer l’importance de la liberté de navigation. Toutefois, il ne s’agit pas d’un engagement dans les affaires militaires de la région, mais bien d’un soutien à un principe fondamental du droit international ».

Et la présence hexagonale pourrait, à court terme, ne pas s’appuyer que sur une coopération avec le Japon. Un autre géant militaire de la région développe sa liens de défense avec Paris : l’Inde.

Lors de la visite à venir du président Macron dans le pays, en mars, les deux chefs de l’Etat devraient signer un accord de coopération militaire qui permettra à l’Inde — qui développe déjà sa présence dans l’océan Indien et dans le Golfe persique — d’accéder aux bases françaises de La Réunion et de Djibouti. Dans ce petit pays à la corne de l’Afrique, outre les Français, étaient déjà présents les Japonais (qui ont ouvert leur première base à l’étranger depuis 1945), et les Chinois depuis 2017. Paris collaborerait donc militairement, à un niveau certes modeste mais croissant, avec les deux puissances rivales de Pékin, de la pointe orientale de l’Afrique jusqu’à la mer de Chine méridionale.

Damien Durand 

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