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L’Union européenne, la France, l’ordre régional et la sécurité maritime en Asie Pacifique

Le 6 mars 2017, une conférence intitulée « Ordre régional et sécurité maritime en Asie Pacifique » s’est tenue à Paris. Les intervenants de qualité. Contributions très spécialisées pour les non-avertis. Nous vous proposons ici une synthèse compréhensive, en mettant au clair sur les enjeux stratégiques de la région. Et les actions à venir : appel pour une réelle implication de l’Union européenne et en particulier de la France, l’unique puissance maritime européenne en Asie Pacifique, dans le règlement des différends maritimes, dans la préservation de la sécurité et de la liberté de navigation, dans une forme de contrebalance de la puissance chinoise jugée belliqueuse, hégémonique.

La conflictualité maritime en région Asie Pacifique ne semble pas connaître de pause. L’entrée en fonction de  l’administration Trump  a même ajouté un  degré d’incertitude supplémentaire  à une zone qui voit son ordre régional hérité de la seconde guerre mondiale de plus en plus bouleversé par les affrontements latents entre les riverains des mers de Chine.

Dans ce contexte volatile, l’Europe s’interroge sur la place à tenir, le Japon — puissance régionale et partie prenante — cherche des solutions à venir. C’est pour analyser tous ces enjeux suscités par cet environnement stratégique  changeant en mer de Chine que l’European Council on Foreign Relations (ECFR)  a tenu conjointement avec le Japan Institute of International Affairs (JIIA) une série de conférences en mars 2017 réunissant des chercheurs et diplomates d’Asie de l’Est et du Sud-est avec leurs confrères  d’Europe et des Etats Unis.

La remise en cause du système de San Francisco, pierre angulaire de l’ordre régional en Asie Pacifique

L’architecture des relations internationales en Asie Pacifique s’est reposée ces soixante-dix dernières années sur un principe cardinal qui a assuré une certaine stabilité à la zone : celui d’un ordre régional basé sur le respect du droit international. Ce principe s’est principalement matérialisé par l’instauration au sortir de la deuxième guerre mondiale par ce qu’on désigne par le système de San Francisco.

Les réalisations majeures de cet ensemble d’accords furent d’une part la réintégration dans le concert des nations d’un Japon d’après-guerre démocratique et dont toute résurgence de militarisme avait été prévenue par traités. D’autre part la constitution d’un réseau d’alliances sous l’égide des Etats-Unis qui a contribué à l’établissement d’une relative pax americana.

Certes la région ne fut pas épargnée par des conflits dits périphériques que ce soit en Asie du sud-est ou en Corée du fait de la logique d’affrontement par pays interposés des blocs de la guerre froide. En outre, un certain nombre de conflits territoriaux que ce soit en mer de l’Est de Chine ne furent pas résolus par les traités de San Francisco et demeurèrent simplement gelés en attendant un règlement définitif ultérieur. En dépit de ces contentieux, un statu quo a malgré tout fini par s’établir en Asie Pacifique dans le cadre du système de San Francisco. Ce qui a permis dès lors et de manière pacifique un formidable essor économique profitant à l’ensemble des pays de la zone en garantissant le respect du principe de liberté de navigation et une conservation sous contrôle des tensions régionales.

Bien qu’ayant pourtant elle aussi in fine bénéficié de la stabilité de l’ordre régional issu du système de San Francisco par la neutralisation du militarisme japonais et en particulier après le rapprochement sino-américain décidé par les présidents Mao et Nixon en 1972, la République populaire de Chine (RPC) apparaît de plus en plus comme une puissance contestatrice du statu quo actuel. Tetsuo Kotani, chercheur au JIIA (Japan Institute of International Affairs ) rappelle que déjà durant la guerre froide les autorités de Pékin furent constamment impliquées à l’exception de la période de la Révolution Culturelle dans différends territoriaux avec ses riverains citant l’exemple de l’annexion par la force militaire des Paracels en deux temps en 1950 et 1974.

Aujourd’hui, la contestation se réalise dans ce que le chercheur qualifie de zone grise par des outils relevant de la guerre hybride s’appuyant sur des ressources à la fois civiles et militaires. La milice maritime qui mobilise plusieurs milliers de vaisseaux commerciaux est par exemple employée pour le harcèlement des pêcheurs en Mer de Chine méridionale. Le renforcement des moyens de déni d’accès et d’interdiction de zone  (Anti-Access/Area-Denial A2/AD) de la marine de l’Armée Populaire de Libération (APL) lui permet de rapidement combler le fossé technologique avec ses adversaires notamment dans l’hypothèse d’un affrontement asymétrique en mer de l’Est. Alors que  l’APL dans ses capacités accusait un retard d’environ 20 ans dans les années quatre-vingt-dix par rapport aux standards occidentaux, celui-ci s’est réduit à moins de 10 ans et continue de s’amenuiser selon Jérôme Chardon (DGRIS). La poldérisation et la militarisation des positions occupées en mer de Chine méridionale par l’APL dotent cette dernière de nouvelles capacités de projection de forces auxquelles fait face mais à une échelle bien moindre — environ 4% de la surface de polders construite l’a été par le Vietnam — un programme de construction d’îles artificielles vietnamiennes.

La République populaire de Chine justifie ses manœuvres de coercition militaires ou civiles comme une réaction légitime à ce qu’elle considère comme des infractions envers sa propre intégrité territoriale.  Pour autant qu’on puisse considérer les affrontements maritimes dans un cycle d’actions-réactions, Valérie Niquet (FRS) constate que le gouvernement chinois profite de chacune de ses opérations — réactives ou non — pour étendre son contrôle effectif en mer au-delà de la situation ante bellum.

En termes de droit international, le contentieux s’est en particulier traduit par la non reconnaissance par le gouvernement de Pékin de la décision rendue par la Cour permanente d’arbitrage de La Haye du 12 juillet 2016 sur l’absence de fondement juridique des revendications territoriales de la RPC.

Enfin la dispute se porte aussi sur le plan de l’interprétation historique : Lan Anh Nguyen, vice doyenne de la faculté de droit international de l’Académie diplomatique du Vietnam, confronte le discours du gouvernement chinois qui justifie ses revendications en référence aux pertes territoriales datant du siècle d’humiliation contemporain de la guerre de l’Opium à celui d’une continuité de la souveraineté vietnamienne sur les îles Paracels et Spratleys. Celle-ci, déclare-t-elle, remonte à l’époque féodale puis a été revendiquée successivement par la France lors de la colonisation, par la République du (Sud) Vietnam dont l’action diplomatique a été soulignée par la chercheuse durant la conférence de San Francisco et enfin par la République Socialiste du Vietnam après 1975.

Sur l’analyse du bouleversement en cours en Asie Pacifique de l’environnement stratégique, la position européenne ne semble pas différer de celle de ses partenaires asiatiques ainsi que l’explique François Godement, directeur du programme Asie de l’ECFR : « Je pense que beaucoup d’entre nous comprennent où [la République populaire de Chine] veut aller. C’est un lent mouvement sur lequel ils ne reviendront pas, ils posent [les fondations] pour devenir la puissance prédominante de la région et ils ont été assez adroits pour ne jamais avoir franchi la ligne rouge. De tout ceci les européens sont assez certains ». Mais ajoute-t-il « La seule hésitation qui existe en Europe est celle de savoir si cela vaut la peine de rejoindre la dispute actuelle ou doit-on considérer qu’il existe une prédominance de la RPC et que cela n’est pas notre affaire que les autres devraient s’adapter. »

Pourquoi l’Indo Pacifique compte pour l’Europe et la France ?

De fait la question de la définition précise des intérêts fondamentaux de l’Union Européenne à défendre en région Asie Pacifique se pose : au nom de quels principes et enjeux l’Europe devrait-elle intervenir dans des conflits maritimes qui en apparence ne la menacent pas directement ?

Pour la France, c’est d’abord la défense de sa territorialité maritime qui préside l’action de sa diplomatie et donc l’Europe en Indo Pacifique. La France possède en effet la deuxième Zone Economique Exclusive (ZEE) au monde dont 60% se situe dans le Pacifique explique l’ambassadeur Christian Lechervy.

Si l’on y inclut les départements de l’océan Indien c’est un ensemble comprenant 85% de la ZEE française et une population d’1,6 million de ressortissants dont il faut assurer la sécurité. En outre ainsi qu’il est décrit dans le Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale du fait du poids économique que représente la région dans l’économie mondiale la prospérité économique de France est désormais inséparablement liée à celle de la zone Asie Pacifique, la stabilité de la région en est donc devenu un enjeu vital.

A sa manière la France a donc déjà amorcé son propre pivot vers l’Asie depuis en pratique le début des années quatre-vingt-dix. Ce qui démontre un engagement français fort dans la région décidé non pas de manière réactive par rapport aux récents développements politiques mais en fonction d’intérêts permanents et stratégiques pour le pays.

Mais au-delà de la protection des intérêts nationaux, l’implication de la France et de l’Union Européenne en Indo Pacifique doit se concevoir comme une prise de position forte en faveur de la primauté du droit international. Les principes de liberté de navigation et de circulation, l’attachement à un ordre maritime fondé sur des règles conformes à la Convention des Nations Unies sur le droit de la mer sont autant d’enjeux cruciaux évoqués par le ministre de la défense Jean-Yves Le Drian dans son discours lors du Dialogue de Shangri-La en 2016.  « L’enjeu est de la plus haute importance, et pas uniquement pour la stabilité et la sécurité de la région : si le droit de la mer n’est pas respecté aujourd’hui dans les mers de Chine, il sera menacé demain en Arctique, en Méditerranée ou ailleurs. Pour que les risques de conflits restent contenus, il nous faut défendre le droit, et nous défendre nous-mêmes par le droit. » explique-t-il.

L’autre principe d’action défendu par la France également évoqué à Shangri La, est l’établissement d’un dialogue multilatéral pour la résolution pacifique des différends territoriaux, un mode de règlement des conflits caractéristique des valeurs portées par l’Union Européenne.

L’Europe pourrait avoir en effet une contribution déterminante dans la constitution d’une nouvelle architecture régionale sécuritaire au-delà d’un activisme diplomatique et militaire indispensable.

Quel scénario de sortie de crise ?

Compte tenu de l’importance des enjeux portés par chacun de ses riverains, la situation en mer de Chine pourrait dans le futur dériver vers une situation de crise de plus en plus marquée.

Lan Anh Nguyen avertit ainsi du caractère problématique d’un scénario d’une hégémonie de la République populaire de Chine sur la zone Asie Pacifique. Si l’Europe ne réagit pas à temps elle pourrait devenir la prochaine région à en faire les frais. Et de fait, l’Europe ces dernières années a dû déjà réévaluer son interprétation de la position chinoise  « moins en raison des contentieux en mer de Chine » explique François Godement  « que par rapport à [l’expérience] des difficultés rencontrées lors des négociations des accords commerciaux avec [Pékin]  et au regard de cette tactique manifeste de la [République populaire de la Chine] de vouloir diviser les membres de l’Union Européenne entre eux ».

Quelle réponse dès lors apporter au défi posé à l’ordre régional ?

Sur le plan militaire, l’Union Européenne et  la France en premier lieu ont entrepris de s’acquitter de leurs responsabilités sécuritaires.  Par l’intermédiaire des missions du groupe naval Jeanne d’Arc parti récemment du port de Toulon le 28 février 2017 des opérations de liberté de navigation seront entreprises en mer de Chine méridionale avec un équipage franco-britannique. En outre le groupe Jeanne d’Arc fera escale auprès des partenaires de l’Union Européenne notamment à Guam et au Japon.  La marine nationale marque ainsi régulièrement sa présence en Asie Pacifique par le biais de manœuvre de coopération qu’elle a l’habitude de réaliser avec l’ensemble des acteurs de la région, la Chine populaire comprise.

 

Carte Opération navale France Grande Bretagne Asie Pacifique - 03/2017
Carte Opération navale France Grande Bretagne en Asie Pacifique – 28/02/2017

 

Reste qu’au-delà de l’outil militaire, pour Liselotte Odgaard du Royal Danish Defense College sortir de l’impasse en cours nécessiterait d’abord de clarifier les zones grises légales qui entourent les contentieux en mer de Chine. Dans leurs visions opposées du conflit, la République populaire de Chine et les Etats-Unis apparaissent tous deux comme des puissances révisionnistes conditionnelles de l’ordre régional.  La Chine populaire n’a ainsi jamais précisément défini l’étendue de ses revendications. Une imprécision entretenue à dessein par le gouvernement chinois pour brouiller les lignes de démarcations mais qui s’accompagne du coup aussi du côté des Etats-Unis d’un flou juridique dans l’exécution des opérations américaines de liberté de navigation. Pour commencer à atténuer la crise en cours il reviendrait donc d’abord aux autorités chinoises de faire le premier pas et de lever les ambiguïtés stratégiques de sa position.

Mais dans l’engagement de négociations avec la RPC ajoute Liselotte Odgaard, le potentiel militaire que représente l’Armée Populaire de Libération ne devra pas être surestimé. Si d’un point de vue matériel l’écart qualitatif avec l’Occident tend à se réduire, l’entraînement des soldats de l’APL laisserait encore à désirer. Il faut garder à l’esprit que malgré l’inflation continue qu’ont connu les dépenses militaires chinoises, ces dernières demeurent inférieures au budget total des forces de police. En d’autres termes les moyens coercitifs du Parti Communiste Chinois sont d’abord dirigés envers sa propre population et un soulèvement populaire est considéré comme une menace existentielle plus prioritaire pour le régime qu’une agression étrangère.

C’est d’ailleurs pourquoi Michito Tsuruoka (NIDS) affirme qu’il est important de s’assurer que le conflit actuel ne soit pas perçu comme une compétition contre la Chine ou le peuple chinois. Contrairement aux idées reçues les opinions japonaises sur le sujet de la Chine sont variées, en particulier le milieu des affaires est  très favorable au maintien de bonnes relations entre les deux pays avance-t-il. En conséquence toute sortie de crise doit avoir comme seul objectif affiché de revenir à un ordre maritime régi par le droit. Nguyen Lan Anh avance que pour une telle organisation fonctionne, il conviendra obligatoirement d’y inclure la République populaire de Chine. Michito Tsuruoka lance ainsi un appel à une plus grande implication de l’UE en Asie Pacifique.

L’Europe pourrait avoir en effet une contribution déterminante dans la constitution d’une nouvelle architecture régionale sécuritaire au-delà d’un activisme diplomatique et militaire indispensable. Il s’agirait également de jouer le rôle du « bon flic » porté sur la coopération dans la ligne de la tradition européenne de construire des ponts avec ses partenaires.

Par Pham Quang — et la rédaction.

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