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Logo Orano, ancien Areva, compagnie nucléaire française. (DR)

Contrat Areva/Orano en Chine : l’arbre qui cache la forêt d’une industrie nucléaire à la peine.

Areva, futur Orano, qui s’est maintenant centré sur l’enrichissement et le retraitement du combustible nucléaire, a signé un juteux contrat, du moins en apparence, en Chine. Mais cette bonne nouvelle cache aussi une tendance du marché de l’atome qui est de moins en moins favorable à la technologie française sur la construction de réacteurs nucléaires.

Le moment fût le point d’orgue d’un déplacement présidentiel en Chine qui se positionnait sans détour sous les auspices de l’économie. Emmanuel Macron a finalement annoncé le 9 janvier 2018 la signature prochaine d’Areva avec son partenaire chinois, le géant CNNC, d’un contrat de 10 milliards d’euros pour la fourniture d’une usine de retraitement de combustible nucléaire. Une technologie pour laquelle Areva — devenu Orano le 23 janvier — est l’un des leaders mondiaux. Pourtant, malgré les apparences, le choix de la Chine est une (bonne) nouvelle en demi-teinte pour l’industrie nucléaire française.

Sur le papier, c’est une bouffée d’oxygène pour Areva/Orano dont le chiffre d’affaires n’est plus « que » de 4 milliards d’euros et dont la dette, elle, se monte maintenant à 5 milliards d’euros. Mais derrière les sourires de façade et la satisfaction de voir une entreprise française décrocher la timbale, la bonne nouvelle n’en est pas forcément une. Car si Areva vend sa technologie de production du « Mox », ce combustible retraité qui peut alimenter des centrales, le « méga-contrat » ne concerne en rien le coeur de métier originel de l’entreprise via sa branche Areva NP, (re)devenue Framatome depuis son rachat par EDF : la fabrication de réacteurs nucléaires. Un nouveau camouflet donc pour le modèle de troisième génération, l’EPR, porté par une Chine qui n’est plus intéressée par cette technologie malgré l’ouverture prochaine (mais déjà en retard) du site de Taishan. Autrement dit, Pékin veut bien du savoir-faire français, mais pas dans la construction de réacteurs. Un proche du dossier nous souffle avec ironie, «pour faire une comparaison avec le secteur automobile, c’est comme si Renault Cycles décrochait un contrat en milliards pour fabriquer des vélos. C’est une fausse bonne nouvelle : votre client vous passe certes une grosse commande, mais vous laisse entendre qu’il voit votre industrie comme performante seulement sur les vélos, et est indifférent à vos voitures. Il n’y a pas de quoi se réjouir en réalité ».

Ce « sous-emploi » mis en lumière par le contrat avec Areva est d’autant plus gênant que l’industrie de l’atome n’a plus que l’EPR à proposer comme modèle de réacteur nucléaire. Areva a en effet tout misé sur ce type de technologie qui ne répond pas à la demande des pays en plein développement de leur capacité nucléaire. En cause : d’une taille surdimensionnée, l’EPR pâtit de sa réputation avec les retards constants d’Olkiluoto en Finlande — dont la construction a débuté en 2005 ! — et de Flamanville.

« Les Chinois pensent que l’EPR est trop grand et trop fragile. Et Areva puis Framatome ne sont plus capables de proposer des réacteurs plus petits, dans le format que produisait auparavant Framatome quand il appartenait à Areva, notamment car les autorisations d’exploitations communes avec l’américain Westinghouse n’ont pas été renouvelées. Or la Chine, préfère des centrales plus petites, mais plus nombreuses sur son territoire » explique à Asie Pacifique News le consultant Jean-Yves Archer, spécialiste des finances publiques et bon connaisseur du marché de l’énergie qui rappelle que « l’EPR était conçu dans l’idée de proposer une capacité de production très élevée pour limiter le nombre d’implantations, et donc les possibles foyers de contestation sur un territoire ». Une vision sans doute trop « occidentale » qui marche peut-être pour la Finlande et le Royaume-Uni — qui a acheté la technologie sur le site de Hinkley Point — mais pas vraiment pour la Chine. Ni pour les Emirats arabes unis où la centrale de Barakah a échappé en 2009 au consortium Areva/EDF/GDF Suez Total pour échoir au sud-coréen Kepco, qui a remporté le contrat à 20 milliards de dollars.

Offre inadaptée

Framatome, maintenant aux mains d’EDF, a cependant décroché un contrat de fourniture de composants pour les infrastructures de CNNC, dont le montant n’a pas été dévoilé. Mais aucun EPR dans le carnet de commandes à l’horizon, dans un pays où 20 centrales sont en cours de construction — en plus des 37 déjà en activité. Petite lueur d’espoir d’après les prévisions d’un observateur, ce protocole qui vise à développer une « coopération de long terme » selon les contractants, pourrait être l’occasion pour Framatome de mieux se positionner sur les futurs réacteurs dits « de quatrième génération » en appréhendant mieux les demandes futures. 

La Chine s’est pourtant laissée tenter par l’EPR en signant en 2007 un contrat pour l’installation d’une centrale nucléaire avec un réacteur de troisième génération d’Areva, à Taishan dans le Guangdong. Le chantier, débuté en 2008, n’est toujours pas terminé, le lancement ayant été retardé à plusieurs reprises. Une perspective optimiste promet une mise en service pour 2018, et la fiabilité de l’EPR sera scrutée de près, comme étant la dernière chance pour Framatome de montrer que la technologie d’Areva acquise par EDF est performante. Mais l’absence de tout nouvel EPR dans la commande chinoise en dit déjà long sur les prévisions des autorités de Pékin.

Areva, futur Orano, aurait également tort de se réjouir sur le contenu précis du contrat qui vient d’être signé avec CNNC. En effet, et bien que les conditions exactes ne soient pas connues — le pré-contrat fait 10.000 pages, — les 10 milliards promis par le client ne seront versés qu’à la réalisation de l’usine de retraitement des déchets. Soit au moins une période de cinq ans s’il n’y a pas de retard. « Et encore, les Chinois invoqueront probablement des retards ou le non-respect de certaines clauses du contrat pour obtenir une baisse du final qui pourrait facilement atteindre les 2 ou 3 milliards. Donc en attendant le règlement, Areva va devoir trouver une nouvelle banque prête à financer le groupe, pour éviter les problèmes de trésorerie, le tout avec la garantie de l’Etat » explique Jean-Yves Archer. Etat français qui a en outre décidé de retirer le titre de la cote en août dernier les 1,64% du capital qu’il ne détenait pas et qui était à disposition de petits porteurs.

Enfin, Areva/Orano a dû consentir à d’importants transferts de technologies envers ses partenaires chinois pour pouvoir décrocher le contrat. Rien d’ailleurs de scandaleux en soi : une usine de retraitement des déchets nucléaires représentant un danger potentiel au moins égal à une centrale, il était difficile de ne pas former les techniciens chinois à la maintenance d’une telle infrastructure. Avec le risque de voir apparaître à moyen terme une concurrence pour Areva/Orano sur ce marché aux belles perspectives, à commencer par le voisin japonais qui pourrait être intéressé par le géant français pour la restauration de ses sites. Un protocole d’accord conclu en février indique que Mitsubishi Heavy Industries et JNFL, détiendront d’ailleurs 10% du capital d’Orano pour préparer cette arrivée sur le marché… loin d’être gagnée. Areva avait déjà été recapitalisée de 2,5 milliards d’euros en 2017, et rien n’indique que l’Etat français ne devra pas à nouveau mettre la main à la poche. Changement de nom ou pas.

Par Damien Durand (@DDurand17)

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